Pour le docteur Mohamed Yousfi, les raisons du départ de ses confrères et consœurs sont à chercher dans la médiocrité des conditions de travail et la non-satisfaction des conditions socio-professionnelles du personnel soignant.

PAR INES DALI
La fuite des cerveaux se poursuit, notamment dans le corps médical. Cette fois-ci, ils sont 1200 médecins de différentes spécialités qui s’apprêtent à quitter le territoire national pour aller exercer en France et ailleurs, après avoir satisfait aux épreuves de vérification des connaissances. Le chiffre est effarant.
C’est une véritable saignée annoncée, surtout si l’on considère que sur les 50.000 spécialistes formés durant les deux dernières décennies, il ne reste qu’environ «14.000 ou 15.000 dans le secteur public, environ 13.000 autres se sont tournés vers le privé», tandis que le reste «a décidé de quitter le territoire national» pour aller dans d’autres contrées du monde, selon le Dr Mohamed Yousfi, président du Syndicat national des praticiens spécialistes de la santé publique (SNPSSP).
Les causes de ces hémorragies répétées au fil des années sont à chercher du côté des conditions socioprofessionnelles qui ne sont guère à l’avantage des spécialistes, bien que leurs revendications aient été exprimées à maintes reprises. «Si on veut réellement mettre un terme à cette situation d’hémorragie sur laquelle on n’a pas cessé d’alerter, il faudrait que les pouvoirs publics s’assument et donnent leurs droits aux spécialistes qui ne demandent pas à être privilégiés, mais seulement leurs droits», a estimé le Dr Yousfi. Il a tenu à noter que ces médecins qui ont effectué des études de BAC+ 12 doivent avoir «leur vrai statut social avec le niveau de valeur qui leur revient». «C’est à ce moment-là que ces spécialistes qui fuient le pays songeront alors à rester», a-t-il.
Les problèmes que continuent de rencontrer ces praticiens ne datent pas d’aujourd’hui, mais de plusieurs années. Ils ne trouvent toujours pas de solutions et «cela veut dire simplement qu’on les pousse à partir». «Ce sont les pouvoirs publics et l’Etat qui les encouragent à partir, car c’est un paradoxe que de dire vouloir qu’ils restent dans le pays et de continuer à bafouer leurs droits», a affirmé le président du SNPSSP. Il soutient que le dossier de cette corporation est «bloqué au niveau du Premier ministère» et que même le Premier ministre avait reconnu qu’il fallait mettre un terme au départ des médecins à l’étranger, «mais rien n’est entrepris dans ce sens», a ajouté le Dr Yousfi.
Il revient sur les problématiques du statut particulier et de celles du service civil en attente d’être résolues depuis des années, malgré les revendications maintes fois remises sur la table avec les ministres de la Santé qui se sont succédé. «Nous avons eu plusieurs rencontres avec les différents ministres et maintenant avec le ministre actuel. Nous avons proposé des solutions, mais rien n’a été fait pour améliorer les conditions des spécialistes, que ce soit en termes de conditions de travail ou sociales», a fortement déploré Dr Yousfi.

«Où sont les mesures incitatives ?»
Pour le service civil, il rappelle que celui-ci a (re) mis en place durant l’année 2000 et uniquement pour les médecins spécialistes, avec l’argument que c’était pour la couverture nationale en plusieurs spécialités qui manquaient dans d’autres wilayas. Mais parallèlement, il n’y a pas eu «les mesures incitatives que nous sommes en train de réclamer depuis 2002, soit depuis 20 ans», a-t-il fait savoir. De plus, a poursuivi notre interlocuteur, «le président de la République a annoncé des mesures incitatives pour les spécialistes avec abrogation du service civil la première fois en avril 2020, puis il a rappelé cela en mai 2021, mais rien n’est fait jusqu’à présent», a-t-il tenu à souligner, argumentant que «le Président lui-même a reconnu que les instructions données ne sont pas appliquées sur le terrain et pas seulement dans le secteur médical».
Parmi les praticiens qui partent travailler dans le cadre du service civil, il y en a encore qui rencontrent des problèmes de logements, sans omettre les conditions de travail défavorables comme le manque d’équipements, etc. A tout cela s’ajoute le problème de la prime incitative qui saute lorsqu’un spécialiste veut rester exercer dans la wilaya dans laquelle il a effectué son service civil. «Sa fiche de paie est, du jour au lendemain, amputée de cette prime. Un jeune spécialiste qui arrive après pour effectuer son service civil est mieux payé que lui. Est-ce logique ?», s’est demandé le Dr Yousfi.
Le statut particulier de cette corporation est, lui-aussi, resté dans les tiroirs sans voir le bout du tunnel. «Cela fait onze ans que nous avons appelé à réviser le statut particulier et il est toujours au niveau du Premier ministère», a fortement déploré le président du SNPSSP. Il va plus loin, indiquant que le statut particulier le plus pénalisant, parmi toutes les professions, est celui des praticiens spécialistes, alors qu’il devrait tenir compte «du niveau universitaire et des compétences». Pour le président du SNPSSP, «on ne fait rien pour encourager les spécialistes. Leurs droits sont bafoués. Et c’est normal qu’ils ne pensent qu’à partir, car ailleurs, ils travaillent dans de meilleures conditions», a-t-il souligné, avant de conclure qu’ailleurs, «ils trouvent l’environnement nécessaire en termes de conditions de travail, sociales et salariales». A noter qu’environ 2000 praticiens de différentes nationalités ont réussi les épreuves de vérification des connaissances, dont 1200 Algériens. Cet examen est l’une des principales portes d’accès à l’exercice de la profession de médecin notamment en France. Il est organisé périodiquement et peut y participer tout médecin titulaire d’un diplôme en médecine hors Union européenne. La France n’est pas la seule destination des médecins algériens, mais également les pays du Golfe pour les spécialistes et l’Allemagne pour les généralistes. <