Ils ont décidé de ne pas participer aux assises nationales de la santé et lancent un appel «urgent» au président Tebboune.

Par Sihem Bounabi
Le Syndicat national des praticiens spécialistes de la santé publique (SNPSSP) a animé, samedi dernier, une conférence de presse pour lancer un appel urgent à l’intervention du président de la République et «dénoncer la situation très grave du système de santé à travers notamment la situation des spécialistes qui se dégrade jour après jour».
«Nous tirons la sonnette d’alarme en interpellant le président de la République pour intervenir en urgence, en prenant à témoins et en informant l’opinion publique, car il y a des décisions politiques qui ne sont toujours pas appliquées jusqu’à présent. Nous nous sentons étrangers au ministère de la Santé alors que c’est notre tutelle, nos droits sont bafoués et jusqu’à présent, le ministère de la Santé n’a rien fait. C’est toujours bloqué au niveau du Premier ministère», a dénoncé le SNSSP.
Son président, Dr Mohamed Yousfi, explique que la dévalorisation des médecins spécialistes et le non-respect de leurs droits les plus élémentaires ont pour conséquence une véritable hémorragie de ce corps dans la santé publique. Pourtant la solution se résume dans la prise en charge de cinq points : le statut particulier, les mesures incitatives, la carte sanitaire, la discrimination d’imposition et la prime d’intéressement.
Il ajoute que «les mesures incitatives, la discrimination de l’imposition, la prime d’intéressement peuvent être réglées rapidement. Il suffit d’une véritable volonté politique pour que ce soit réglé du jour au lendemain».
Il alerte ainsi sur l’hémorragie du corps des spécialistes où il ne reste qu’un tiers des spécialistes formés par l’Algérie, soit moins de 14 000 sur 40 000 qui, soit se dirigent vers le secteur privé, soit pour la majorité partent à l’étranger car leurs droits sont bafoués, estimant que «cette hémorragie est la conséquence directe d’un système de santé qui est complètement à la dérive et où les ressources humaines, et particulièrement les spécialistes de la santé publique, ne sont pas valorisées et ne trouvent pas les conditions de travail et d’évolution qui siéent à leurs compétences. Le ministère de la Santé n’a rien fait pour régler la situation pourtant nous avons déjà eu quatre réunions et ces dossiers sont techniquement bouclés depuis des années et ne demandent qu’à être concrétisés sur le terrain».

Mesures incitatives et abrogation du service civil
Concernant les mesures incitatives et l’abrogation du service civil, Dr Mohamed Yousfi souligne que «c’est une situation injuste et anticonstitutionnelle qui court depuis l’année 2000, date de l’application du service civil uniquement pour les spécialistes. Je rappelle que la loi sur le service civil date de 1984 et qu’elle concernait tous les universitaires, qu’ils soient du secteur de la santé ou hors secteur de la santé. Cette loi a été abrogée en 1990 par l’Etat et a été remise uniquement pour les spécialistes de la santé publique en 2000». Il enchaîne en expliquant que «le service civil est une fausse solution pour régler la couverture sanitaire spécialisée et le droit de tout Algérien d’avoir des soins spécialisés à travers le territoire national. Dans les faits, c’est une mesure également pénalisante pour les citoyens car cela crée une forme d’instabilité, le spécialiste dès qu’il termine son service civil repart. Même financièrement parlant, le service civil coûte plus cher que la mise en place de mesures incitatives.»
Il rappelle que depuis 2002, toutes les institutions concernées ont été sensibilisées et ont eu le document de proposition de mesures incitatives détaillées. «Mais, on n’a jamais eu de retour car il n’y a jamais eu de volonté politique pour régler le problème de cette couverture spécialisée. C’est seulement en avril 2020 que, pour la première fois, il y a eu l’annonce du président de la République et réitérée en mai 2021, affichant ainsi la volonté politique de trouver des solutions à cette situation», souligne-t-il.
Injustice du statut particulier et carte sanitaire
Le président du SNPSSP met également en exergue l’injustice du statut particulier qu’il considère comme «le statut particulier le plus injuste et le plus pénalisant de la Fonction publique eu égard au cursus universitaire des spécialistes qui est de Bac + 11 au minimum et l’un des niveaux universitaires les plus élevé dans la Fonction publique. Normalement on est en haut de la pyramide, mais c’est tout le contraire sur le terrain».
Il rappelle que les spécialistes ont fait beaucoup de mouvements de grève et de protestation pour réclamer l’amendement du statut particulier depuis 2009. Le projet d’amendement du statut a été envoyé par le ministère de la Santé en avril 2011. Mais «depuis plus de dix ans, il est toujours en attente d’être amendé, bien que le dossier soit finalisé et adoubé par le ministère de la Santé», s’insurge Dr Mohamed Yousfi.

Discrimination à l’imposition et prime d’intéressement
Un autre point abordé par le SNPSSP est la discrimination de l’imposition, le ministère de la Santé paye les mêmes indemnités et primes aux spécialistes de la santé publique et aux hospitalo-universitaires. Il faut savoir que ces primes sont imposées à 10 % pour les hospitalo-universitaires et à 35% pour les spécialistes. C’est une véritable et criante injustice qui décourage les gens. Cela veut dire que nous ne sommes pas égaux devant notre tutelle pour le même travail. Concernant la prime d’intéressement qui est sortie en 2002 et qui touche les trois grades, Dr Mohamed Yousfi rappelle qu’une grève a eu lieu en 2002 par les spécialistes pour réclamer la remise de la progression carrière pour les trois grades qui a été remis six mois avant la publication de la loi pour la prime d’intéressement. Il fallait juste une mise en conformité pour les trois grades de spécialistes, mais, aujourd’hui, rien n’a été fait depuis 2002 et c’est le même montant de la prime pour le premier grade qui est l’assistant, le deuxième grade qui est le principal et le troisième grade qui est le chef. Pourtant, «c’est très simple, il suffit juste d’une mise en conformité qui peut se faire du jour au lendemain», affirme-t-il.
Un autre point est mis en exergue par le syndicaliste qui est celui de la carte sanitaire. Il affirme que «le ministère de la Santé transgresse sa propre réglementation», en expliquant qu’«il ouvre des centres hospitalo-universitaires en transformant des services de santé publique aux détriments des spécialistes de la santé publique. Un spécialiste qui travaille depuis 20 ans, du jour au lendemain, se retrouve dehors car son service a été transformé en hospitalo-universitaire. C’est encore une injustice criante de la part du ministère de la Santé qui est censé être notre tutelle et défendre nos droits».
Ainsi face à cette situation, le président du SNPSSP exprime le ras-le-bol des spécialistes de la santé publique face au «paradoxe algérien où un corps de santé qui doit être réellement pris en charge pour que les gens restent dans le secteur public, c’est tout à fait l’inverse qui est fait». Par ailleurs, le SNPSSP réaffirme sa position de ne pas participer aux assises nationales de la santé. «On a une loi sanitaire qui est prête depuis 3 ans, on a une réforme hospitalière qui a été validée par le Conseil des ministres depuis quatre mois, on a une carte sanitaire qui est prête depuis 2014, on ne comprend pas l’intérêt de ces assises de la santé. Dans l’invitation du ministère, il est souligné que ces assises feront l’état des lieux de la santé et le diagnostic en nous demandant nos propositions. C’est une aberration !»