C’est un lundi mouvementé que ce 17 février. Les enseignants venant de nombreuse
wilayates du pays se sont donnés rendez-vous dès 10h, à la place des Martyrs,
pour une marche qui devait les mener jusqu’au Palais du Gouvernement…

Dans une place des Martyrs sertie de camions de police, les quelques deux mille enseignants, représentants une majorité de wilayates sont pris en étau, entre le kiosque à musique et les vestiges antiques. Tout autour de la place, le quotidien semble suivre son cours. Normalement. Les tentures abritant l’exposition de miel et de produits du terroir ouvre ses tentures. Sous les arcades, les marchands à la criée semblent juste regretter que tout ce beau monde, dont la moitié sont des enseignantes, ne puisse être les clients d’un instant. A l’opposé, les navettes de l’Etusa se livrent à leur ballet habituel. La manifestation est circonscrite à l’intérieur de la place. Phagocytée presque.
Dans cet entremêlement d’accents pluriels, pour le reste agréable à l’oreille, presque toutes les enseignantes et tous les enseignants, sont en blouse blanche. Senteur craie. Beaucoup aussi portent par-dessus la blouse, le drapeau national en cape. La raison de ce rassemblement ? Leur mouvement de protestation qui dure depuis des semaines, sans que la tutelle ne daigne accéder à leurs revendications. Leurs grèves cycliques ne semblent aucunement perturber la quiétude d’un ministère qui, selon ce qu’en pensent quelques enseignants, excelle dans la fuite en avant. Aujourd’hui, ils sont venus porteurs d’une missive à l’intention du premier ministre. Un document dont la teneur ne sera pas divulgué toutefois.
C’est un rassemblement qui ne manque pas de voix. Ce n’est, certes pas le Hirak, mais ça y ressemble un peu. Approche corporatiste et revendication sociopédagogiques. «Matkhaoufounech bel chahriya ! Wahna rabatna el misiriya». Comprendre par-là : vous ne ferez pas pression sur nous avec les salaires (ponctions), nous avons été élevés à la dure ! Un autre slogan rappelle, comme une profession de foi : «Je suis enseignant gréviste et non absentéiste !» La foule reprend en chœur. Autre assertion : «nous ne produisons pas de pétrole, mais nous forgeons des consciences». Les animateurs membres de la coordination harangue la foule des enseignants : «nous résisterons! nous résisterons !» Plus loin, un carré de femmes entonne : «honte à vous ! honte à vous ! l’enseignant sous embargo !»
Dans la manifestations, une multitude de pancartes, plutôt des affichettes de fortune sur des feuilles A3 écrites au gros feutre. «Nos exigences sont un droit et non une faveur». Une autre fixe un salaire minimum à 60 000 DA. Une autre encore rappelle que «le ministère est une mission et non une fonction honorifique»
Vers 10h32 exactement, excédés d’attendre et surtout d’être ainsi parqués «comme du bétail», tel que le laisse entendre une enseignante, les manifestants tentent une incursion dans le cordon de sécurité, côté sud. La charge des policiers est brutale. Assaut de boucliers et des coups de matraque qui se perdent dans la foule. Deux enseignants sont interpellés et leurs collègues femmes accrochées à leurs blouses ne réussiront pas à empêcher les policiers de les embarquer dans le sinistre fourgon blanc. Les manifestants crient «Silmiya, silmiya !» puis des enseignantes lancent aux policiers : «Avez-vous oublié que c’est un enseignant qui vous a donné les clés du savoir ?» Retour au calme. On organise un sit-in. «Aujourd’hui nous sommes à la place des martyrs pour porter haut la voix des enseignants, aux gouvernants et au peuple…» La suite se perd dans les acclamations des manifestants quand un essaim de pigeons survola la foule, sans doute, perturber par cette masse hétéroclite qui s’est accaparé son aire-mangeoire. Improvisation illico-presto : «ya hammam ya hammam addi lel wazir essalem!» (ô pigeon, ô pigeon, transmet au ministre nos salutations ! )
Vers 11h39, alors qu’une proposition de recevoir une délégation des enseignants au palais du gouvernement est massivement rejetée à main levée par les manifestants, une seconde tentative de briser l’étau autour des manifestants a lieu du côté de la Grande Mosquée. Bousculades, chutes, hématomes. Il y eut même un évanouissement.

Une marche dans les… dédales de la Casbah !
La tension baisse d’un cran. Même si les enseignants campent toujours sur leurs positions. En plus, ils exigent la libération de tous les enseignants interpellés dès la matinée, pour certains, à la gare routière, et pour d’autres, à la place des Martyrs même.
Au bout d’un moment, on laisse même passer des enseignants par petits groupes, derrière le dispositif de sécurité, mais en ayant un second niveau plus loin. Cela n’empêchera pas les enseignants de mettre à exécution un plan d’exfiltration en dehors du périmètre de sécurité pour pouvoir entamer leur marche. Et cela a marché !
A 12h48, un cortège se forme et se dirige vers Bab Azzoun, provoquant un mouvement à la fois de panique et d’anticipation chez les forces de l’ordre qui courent établir un barrage humain à l’entrée de la rue Bab Azzoun. Ne préférant pas l’affrontement, le cortège bifurque sur sa droite et s’engouffre dans la rue Boualem Rahal, au milieu des étals et de la lingerie pour femmes. Mais les enseignantes ont le regard ailleurs. Il porte loin en ce moment-là.
La méconnaissance de la Casbah et de ses dédales fera que la procession se perdra dans les ruelles de cité mythiques. Les marcheurs partiront du principe qu’il fut toujours aller en hauteur. On passera par des ruelles étroites et des bâtisses en ruines. Les ruelles se suivent mais n’indiquent pas la direction pour qui ne connaît pas la Casbah… Cela n’affectera pas l’ardeur des manifestants et fera dire à Azzeddine, l’un des animateurs de la coordination, à l’adresse des manifestants : «Nous rêvions de nous rebeller et nous l’avons fait ! Nous rêvions de marcher et nous avons marcher et fait éclater le feu et la lumière ! Nous rêvions de visiter la Casbah et nous voici dans l’antre de Sidi Abderrahmane !»
Rue Sidi Abdallah puis celle des frères Ouarab… On emprunte la rue Nfissa Ramdane puis Brahim Fateh enfin, la rue Bouzrina, de sinistre mémoire où six policiers ont trouvé la mort en 1992 avec l’avènement du terrorisme. Suivra la rue Benaïssa Mohamed et une longue ascension de passages exigus, jusqu’à la rue Bellili on un dispositif policier barre le chemin vers la sortie menant vers Ouaguenouni ou encore du côté du palais du gouvernement.
Au bout d’un long face à face, policiers et manifestants finissent par rebrousser chemin jusqu’à la rue Ali boumendjel où un autre groupe d’enseignants est déjà sur place. La police barre l’accès vers Larbi Ben M’hidi. Pas question d’aller vers le centre d’Alger où déjà quelques troubles et des interpellations ont eu lieu en fin de matinée avec les «rappelés du service national». Eux aussi avaient prévu de manifester.
Chemin faisant, Halima, une enseignante de Blida discute avec un officier en civil. «Je jure devant dieu que demain, je demanderai à mes élèves de ne jamais devenir policier avec ce que vous venez de nous infliger aujourd’hui !» Rires autour d’elle. Même l’officier.
Les manifestants finissent par rejoindre la place des martyrs sous bonne escorte. Dans la bonne humeur pour certains. Policiers et manifestants. Beaucoup d’enseignants sont heureux de leur action de ce lundi. «Je crois que nous venons d’accomplir ce qu’aucune corporation n’a réussi à faire jusqu’à présent». Azzeddine, l’homme du jour, annonce la libération de tous les interpellés de la matinée et, en sus, la disponibilité de bus, mis gracieusement par les autorités, pour emmener les enseignants-manifestants vers la gare-routière du Caroubier. C’est ce qui fera dire à Halima, l’enseignante : «Nous avons visité la Casbah tout en manifestant et avons droit à un transport gratuit ! Elle n’est pas belle la vie ?»