Alger, lundi 30 janvier 1995. Ciel dégagé et soleil printanier à la veille du Ramadhan.
Ce soir, c’est « la nuit du doute ». Malheureusement, elle sera précédée d’une journée d’horreur. Un kamikaze se fait exploser avec son véhicule devant le commissariat central du boulevard Amirouche.

Un rituel immuable. A la veille de chaque Ramadhan, les Algérois se pressent pour les achats de victuailles indispensables, et d’autres moins, aux préparatifs des repas de l’iftar et aux soirées ramadanesques. L’obligation du jeûne déclenche des instincts boulimiques. Les rues d’Alger-Centre grouillent de monde. Les marchés de Meissonnier et de Clauzel sont pris d’assaut. Ça tombe bien, on est le 30 du mois et pour la plupart des Algériens, la paie du mois est déjà dans l’escarcelle. Des couffins et des sacs pleins à craquer : légumes, viandes, épices et condiments… Et des visages fermés et inquiets, qui vivent depuis plus de deux années déjà les affres d’une guerre contre les populations civiles, les intellectuels, les femmes, les policiers, dans un climat de terreur permanente. Une guerre décrétée par un terrorisme qui, loin d’être aveugle, connaît ses cibles. Une guerre innommable, par la faute entre autres d’un système qui, depuis les événements de 1980, n’a eu de cesse de recourir à la sous-traitance islamiste et qui, au lendemain d’octobre 88, a joué à fond la carte de l’épouvantail islamiste. Sauf que depuis l’avènement du FIS, le monstre hideux a grandi. Il a aiguisé son appétit du pouvoir et ses coutelas, poussé et aidé en cela par quelques occultes officines. Et les appels au meurtre, sous couvert de djihad, sont loin d’être une vue de l’esprit. Ils sont dans la nature et la genèse même de l’islamisme politique.
Ce Ramadhan de l’an III d’une guerre sans nom, qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, fait peur aux Algériens, dès lors qu’il est considéré par l’islamisme terroriste comme le mois du djihad, alors que l’Islam bien compris, se référant au texte coranique, en a fait un mois de trêve guerrière. Un mois de foi et de piété. De repentance. Mais les Algériens en sont loin. Chaque jour est un défi. Une épreuve de survie.
Boulevard Amirouche. 14h57. Circulation fluide. On est encore loin de l’heure de pointe. Sur les trottoirs, les passants. Ambiance habituelle d’une journée normale. Un bus de l’Etusa entame le boulevard Amirouche en provenance de la place des Martyrs. A sa droite, un taxi jaune de marque Honda. Il est suivi par cinq véhicules de tourisme dont un autre taxi et une camionnette. En face, en provenance de la place Maurétania ou de Hassiba, trois véhicules : une Renault 4, une 504 camionnette et une Lada de type « Niva ». Au moment où toutes ces voitures sont à hauteur de la Sûreté de wilaya d’Alger, communément appelée commissariat central, il est 15 h pile. Ou presque. C’est là que, contre toute attente, le chauffeur de la « Niva » fait une embardée sur sa droite et fonce vers l’entrée principale de l’édifice…

Boulevard Amirouche, l’apocalypse
Les policiers en faction devant l’entrée du commissariat central n’ont pas le temps de réagir. Encore moins de comprendre. La déflagration est immense. Soudaine et brutale. Mortelle surtout. Le kamikaze, certaines sources parlent de deux personnes, en fonçant vers les escaliers de l’entrée du bâtiment, actionne plus tôt que prévue le « switcher » déclenchant la bombe embarquée. L’explosion aura lieu sur le trottoir et non à l’intérieur de l’édifice, s’il avait réussi à pousser son 4×4 jusque-là. Et les dégâts auraient été autrement plus lourds. Le nombre de victimes bien plus accru.
L’explosion est suivie par un immense nuage noir qui se propage de part et d’autre dans un Amirouche dévasté. Une chape de silence s’abat sur le centre-ville. Pendant 30 ou 40 secondes après l’explosion, pas un son, pas un bruit. Tout s’arrête. Le souffle d’air chaud, résultant de l’explosion, cingle les visages des passants figés sur place au carrefour Tafourah. Puis, les premiers cris. Les premières douleurs.
La fumée morbide se dissipe lentement dans le ciel. Emportant avec elle les âmes de ce drame. Le bus de l’Etusa qui a reçu de plein fouet un double souffle de l’explosion est littéralement éventré. D’abord, le souffle direct de l’explosion, ensuite le « rebond » sur les murs du commissariat, heureusement quelque peu dissipé par les nombreuses ouvertures que constituent les fenêtres qui ont toutes volé en éclat. Beaucoup de morts. Ceux assis ou debout du côté gauche du bus. Les survivants ne doivent leur vie qu’aux morts qui les ont protégés de leurs corps… De la voiture juste derrière le bus, c’est un corps inerte qui sera extrait plus tard. L’immeuble d’en face, abritant la BNA, est dévasté.
Les premières minutes après l’attentat offrent une scène de désolation. Apocalyptique. Du sang. Des fragments d’os et de chair brûlée… Des images indescriptibles de corps démembrés. Un vent de panique gagne les présents avant que ne soit délimité un périmètre de sécurité. Des visages hébétés par l’ampleur de l’horreur. Devant l’entrée du commissariat central, une flamme a surgi du cratère provoqué par l’explosion. Une conduite de gaz. Symboliquement, elle rappelle la flamme du soldat inconnu. Ce jour-là, elle a brûlé à la mémoire des victimes innocentes de cet attentat.
Remontant du parking souterrain de la Sûreté de wilaya, où il venait de garer la voiture de service, l’inspecteur Moh avait pensé au crash d’un avion sur le centre de la capitale. A son tour, il découvre l’horreur. En avançant sur la chaussée et parmi les débris, il ramasse un « beretta », l’arme de service d’un collègue qu’il ne reverra plus certainement. Comme tous ces collègues qui avaient pour habitude, à la fin de leur service, de flâner entre le commissariat central et le ministère de l’Agriculture. Ou encore cet officier en charge de la sécurité extérieure de la bâtisse. Toujours aux aguets. Toujours en alerte. Malheureusement, cette fois-ci, l’explosion a été plus rapide.

Les attentats kamikazes, nouvelle arme du terrorisme
A l’intérieur du commissariat central, Zinou, policier obligé de quitter son quartier de Bachdjarah où il résidait pour passer la nuit sur le lieu même de son travail, sort de son bureau au troisième étage, arpente le couloir menant vers l’ascenseur et tourne le dos à la baie vitrée. Au moment de l’explosion, il est projeté en avant et reçoit dans le dos les morceaux de verre. Il sort dehors avec le dos criblé de tessons. Après un séjour à l’hôpital et des semaines après, il continuera régulièrement à « rejeter » des débris de verre qui végétaient dans son corps. Le terrorisme n’a pas réussi à le tuer. Mais la maladie si. Il est décédé il y a quelques années d’un mal foudroyant.
Il y a aussi les « miraculés ». Ces policiers ou citoyens que l’on pensait morts dans cet attentat et qui, pour une raison ou une autre, ont différé leur rendez-vous avec la mort. Comme ce policier, que tous croyaient mort, mais sauvé in-extremis par l’envie d’un café avec un ami, quelques rues plus loin. Ou encore cet autre qui était en faction, sauvé au moment de l’explosion, parce qu’il s’était retrouvé pour quelques secondes, à l’intérieur, derrière l’épais mur de la façade extérieure. Il a cru un instant que c’était le portique de détection des métaux qui venait d’exploser car emporté par le souffle. Il en garde des séquelles. Une surdité totale dans une oreille.
En dehors de la mort brutale et immédiate, les traumatismes liés à une explosion sont multiples. Même si la victime n’est pas touchée par les débris projetés par la déflagration, le souffle de l’explosion, ce déplacement brutal et rapide d’une masse conséquente d’air, a des effets dévastateurs, parfois irréversibles, sur le corps notamment ses points faibles et sensibles. On appelle cela le « blast primaire » (Les spécialistes en ont dénombré cinq niveaux, tous aussi traumatiques les uns que les autres et tous aussi mortifères). Les plus fréquents sont liés à une surdité soudaine, provoquée par l’éclatement du tympan. Les yeux aussi peuvent en pâtir. Le blast oculaire est assez répandu, tout comme le blast pulmonaire.
Dix ou quinze minutes après l’explosion, le périmètre de sécurité est enfin mis en place et les secours sont à pied d’œuvre. Une victime, encore en vie, est évacuée par les pompiers avec un allume-cigare enfoncé dans le front. Les sapeurs-pompiers éteignent les véhicules encore en flammes et les équipes de la police recueillent les indices même si « la scène du crime », comme on dit dans le jargon policier, a été largement contaminée. Ce qui reste de la carcasse du véhicule ayant servi à l’attentat et qu’identifie sa plaque minéralogique, est à la droite du cratère, large de plus de 3 mètres et profond d’un demi-mètre. Le moteur a été projeté quelques mètres plus loin. Les enquêteurs réussiront à recueillir toutes les preuves pour identifier la bombe, le mécanisme de mise à feu, les composants. L’artificier ayant conçu la bombe a déjà sa « fiche ». Désormais, il sera aisément identifiable lors des prochains attentats. D’une manière ou d’une autre, chaque bombe porte une signature…
Malheureusement, l’attentat du boulevard Amirouche, le premier attentat suicide, sera suivi par une longue série d’attentats kamikazes tous aussi meurtriers dont les derniers eurent lieu en 2007, ciblant le palais du gouvernement et le commissariat de Bab Ezzouar. En attendant, toujours en 1995, et six mois après Amirouche, un autre attentat à la voiture piégée, un 4×4 aussi, une Mitsubishi, ciblera le siège de la DGSN à Bab El Oued, le 31 août. Un an plus tard, le 11 février 1996, c’est la maison de la presse Tahar Djaout qui sera visée.
Officiellement, l’attentat du boulevard Amirouche a fait 43 morts et 84 blessés.n