Populiste, égocentrique, flirtant selon ses intérêts avec les courants politiques les plus inquiétants aux Etats-Unis, celui qui cède aujourd’hui le pouvoir de diriger les Etats-Unis aura été l’homme qui a piétiné les sacro-saintes règles de l’establishment US et mis en souffrance les pratiques plus ou moins respectées du multilatéralisme dans le monde. Leader de tous les excès, champion des réseaux sociaux, dont il en fait une redoutable arme de politique, il laisse à son successeur un pays profondément divisé
et un héritage de politique étrangère porteur de menaces…

Près de 20 000 soldats sont déployés. Des milliers de policiers aussi. Des snipers ornent les terrasses et toits de la ville. Des barrages sont placés dans toutes les rues et lieux névralgiques de la cité. Des hélicoptères ne cessent de rompre le silence assourdissant d’une ville qui frétillait d’êtres et de vie il n’y a pas si longtemps. Les 700 000 habitants sont calfeutrés chez eux et les hôtels et les pensions ont pour consigne de ne louer aucune résidence ou chambre pour toute la semaine.
Ce n’est pas Sarajevo au temps de son siège, ni Mogadiscio après un attentat de shebabs, encore moins Kaboul, suite à une virée des talibans dans les quartiers bondés de la capitale afghane, ni Ali Mendjeli, après une bataille rangée entre gangs. C’est tout simplement Washington, la capitale politique des Etats-Unis, la métropole qui porte le nom de son libérateur, la ville qui héberge la Maison-Blanche, où pas moins de 45 présidents se sont succédé pour diriger ce qui sera, et qui l’est encore pour quelque temps, la plus grande puissance mondiale. Quarante-cinq, un chiffre qui sera maudit pour l’éternité, puisque c’est le « numéro» de Trump, qui, par un coup de poker-menteur et de flibusteries surprenantes, s’est retrouvé à la tête des States, l’ogre mondial de la finance et de la politique.
Par la faute d’un homme qui a berné toute une nation, Washington et quasiment toutes les grandes villes des Etats-Unis se retrouvent en état de siège, non pas à cause de la menace d’El Qaïda ou d’une franchise du même registre, mais par la grâce de son propre président, un enfant et un milliardaire gâté qui s’est approprié le jouet le plus cher du monde, les Etats-Unis, et ne voulait plus le lâcher au risque d’avoir mis son pays au bord de fractures plus dangereuses que celles qu’on lui connaît depuis des décennies.

La théorie de la victimisation
La parade pour durer, il l’avait trouvée et adoptée dès son investiture : se mettre toujours dans la peau du martyr, une stratégie sans doute apprise auprès de son « pote» Netanyahu, qui reproduit lui aussi depuis une quinzaine d’années la victimisation d’Israël pour fouler au pied mêmes accords les plus scélérats pour les Palestiniens, poursuivre la colonisation et l’étouffement de Gaza. S’entourant de l’extrême droite, des évangélistes et d’hommes d’affaires qui leur sont proches réellement ou tactiquement, Trump s’est employé à saccager tout ce qui faisait l’image de l’Amérique, même si les clichés qui l’ont composée ont fini par s’éroder et par ternir. Par un travail de sape extraordinaire, il a réussi à détruire tout ce que ces prédécesseurs ont bâti au sein de l’establishment US comme en politique étrangère et sur les questions d’avenir comme celles de l’environnement. Il s’est attaqué très tôt à l’Accord de Paris sur le climat qu’il a quitté. L’Accord sur le nucléaire iranien qu’il a renié, relançant la course aux armes atomiques dans la région, il a appuyé sur le champignon de la production pétrolière notamment celle du schiste pour faire chuter les prix de l’or noir afin d’assouvir les appétits de ses co-légionnaires producteurs de pétrole du Texas dont certains ont fini dans la banqueroute. Son accord d’Abraham a mis au pas cinq pays arabes sans doute intéressés pour normaliser leurs relations avec Israël à un prix dont on ignore pour l’instant les conséquences. Il a aussi rallumé les cendres de la guerre froide avec la Russie et la Chine en malmenant la solidarité du camp occidental.
Trump n’a pas hésité une seconde à transférer l’ambassade de son pays de Tel Aviv à Jérusalem, réactivant un feu qui couvait, et ne s’est jamais d’ailleurs éteint depuis 1948, remettant de l’huile sur le feu entretenu par Netanyahu. Un geste que même les plus faucons de l’administration Bush Junior, comme Mike Powell, Donald Rumsfeld ou Dick Cheney, n’avaient pas osé.
Du feu, le désormais prédécesseur de Joe Biden en a allumé partout et semé des risques même là où il a cru faire œuvre d’histoire comme en Corée du Nord qui poursuit ses essais balistiques nucléaires.

You’re fired !
Puis déplaçant son curseur sur le Maghreb, celui qui ne sera plus président à partir d’aujourd’hui poussera le roi du Maroc à l’ouverture officielle de canaux politiques, économiques et sécuritaires pour le deal qu’on connaît pour la question du Sahara occidental et la menace d’une déflagration régionale, voire au-delà de l’espace nord-africain.
Trump s’en va donc aujourd’hui avec la crainte hier aux Etats-Unis qu’il ne gracie les insurgés du Capitole et tous ses amis poursuivis par la justice de son pays. Il laisse dans le sillage de sa défaite jamais acceptée un courant – le trumpisme – qui, s’il risque d’articuler fortement le champ politique et social étasunien et créer des difficultés à la nouvelle administration, n’en est pas moins caractéristique d’un certain déclin de l’empire américain et de la fin du seul leadership US. Un processus en cours et qui prendra du temps. Mais aujourd’hui, comme le criait ce New-Yorkais anonyme sur une chaine de télévision, l’heure est au soulagement pour beaucoup d’Américains comme pour des millions de citoyens du monde.
« Mr Président, you’r fired !»