Deux hommes, deux pères et une histoire en commun. Georges Salines, père de Lola, victime des attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan, et Azdyne Amimour, père de Samy, un des trois assaillants. Ils se sont rencontrés pour la première fois trois mois après ces terribles évènements. De cette première réunion est née l’idée d’un livre sous forme de dialogue entre les deux pères : « Il nous reste les mots ».
Une belle leçon de vie que Azdyne Amimour va nous raconter.

Entretien réalisé par Lucie TOUZI
Rendez-vous à onze heures à Barbès, dans le 18e arrondissement de Paris. Azdyne Amimour met un point d’honneur à garder son anonymat, seuls son nom et son prénom sont dévoilés. Le point de rencontre était fixé devant le cinéma du Louxor, le flux de personnes ne facilitait pas la tâche.
Nos regards ont fini par se croiser et après un moment d’hésitation, c’était bien Azdyne Amimour. Nous nous sommes installés dans un café à côté de la station de métro. Il y avait un mélange de brouhaha entre les voitures, les métros et les personnes qui vendent des cigarettes à la sauvette.
Le dialogue s’est rapidement installé. Habitué depuis déjà quelques mois à donner des interviews aussi bien pour la presse écrite que pour la télévision, Azdyne Amimour commence à raconter son histoire. En effet, leur livre a reçu un très bon accueil dans les médias en France et à l’international. Il est aujourd’hui en cours de traduction en anglais, en allemand et en flamand afin de toucher plus de monde.
C’est une véritable leçon de vie. L’union de deux êtres qu’au premier abord tout oppose et, finalement, tout au long de leurs échanges, se trouvent de nombreux points communs. C’est au mois de février 2016 que Georges Salines et Azdyne Amimour se rencontrent pour la première fois. « J’ai vu Georges dans les médias et j’en ai conclu que c’était un homme bien et posé. Je n’ai pas senti d’islamophobie ni de haine dans ses propos », a-t-il expliqué. Voilà pourquoi il a décidé de prendre contact avec lui, « tout ce que je pouvais risquer, c’était un refus », ajoute-t-il.
C’est par mail qu’Azdyne a décidé de prendre contact avec lui pour la première fois. Interloqué, « Georges m’a demandé pourquoi je voulais le voir. Sans hésitation, je lui ai répondu que j’étais moi-même une victime. J’ai osé le dire ». Ils se sont rencontrés dans un café à Bastille, leurs regards se sont croisés et Georges a esquissé un léger sourire, « je me suis dit, c’est bon. Je me suis détendu et j’ai commencé à raconter mon histoire et mon périple en Syrie. Il m’a écouté attentivement et a fini par me dire que je le fascinais ».
Ce livre cherche à transmettre un message d’espoir et de dialogue. Suite aux tragiques évènements du 13 novembre, « des membres de ma famille ont commencé à s’emporter et à me dire que ce que mon fils avait fait, c’était mal. Je le sais. J’ai alors voulu instaurer un dialogue avec eux et ils ont commencé à m’écouter. Le dialogue est important », a-t-il raconté, tout en ajoutant que le livre écrit avec Georges est « un bel oxymore ».

Un parcours atypique
« J’ai fait l’école de la rue, je n’ai pas été à l’université. Tout ce que j’ai accompli, c’était par effraction. J’osais, je fonçais. Certaines citations que j’avais en mémoire m’ont encouragé à foncer dans la vie. » En effet, Azdyne Amimour, aujourd’hui à la retraite, était et est toujours un touche-à-tout. Il a exercé une dizaine de professions différentes. Il s’est ouvert au monde grâce à ses nombreux voyages dans le monde entier. Il a vécu trois guerres : la guerre d’Algérie, la guerre des Six Jours ou encore la crise du Canal de Suez. « J’ai une expérience que certains n’ont pas. Par exemple, quand je suis arrivé en Syrie pour voir mon fils, j’ai vécu avec Daesh et je n’ai pas eu peur. C’est seulement sur le chemin du retour que j’ai commencé à me poser des questions : comment ai-je fait pour rentrer ? Comment ai-je osé ? », a-t-il expliqué. Après son périple en Syrie des pensées ont traversé son esprit, « et si jamais on avait demandé à mon fils de me tuer », a-t-il ajouté.

Son périple en Syrie
Dans le livre, Azdyne Amimour relate les grandes lignes de son voyage en Syrie pour aller rendre visite à son fils, Samy. Le 13 juin 2014, neuf mois après le départ de Samy en Syrie avec le Front Jabhat al-Nosra – groupe rebelle et terroriste né dans le contexte de la guerre civile syrienne et affilié à Al-Qaïda -, Azdyne décide de se rendre sur place. Sa femme, partie à Dubaï rejoindre quelques jours sa fille, n’a été mise au courant du voyage de son mari que quelque jours plus tard. « Je ne voulais pas la préoccuper. Une fois en Turquie, je l’ai appelée et je lui ai dit que j’allais voir Samy », a-t-il confirmé. « Je n’avais pas non plus prévenu Samy. Je voulais lui faire une surprise. Une fois en Turquie, la frontière de la ville d’Hatay – celle que mon fils avait traversée pour se rendre en Syrie – était fermée. Deux solutions s’offraient à moi,soit j’abandonnais et je rentrais en France, soit je contactais Samy mais il n’y aurait plus l’effet de surprise. » Une fois qu’Azdyne le contacte pour le prévenir, la première réaction de Samy n’a pas été celle espérée, il lui a immédiatement posé la question suivante : « J’espère que tu n’as pas autre chose derrière la tête ? »  Finalement, il l’aidera à le rejoindre. Une première victoire pour Azdyne. Le voyage était encore long. Un mot revient souvent au cours de son récit : organisation. Tout au long de son voyage, il a été très surpris par l’organisation millimétrée de Daesh. Tout était calculé. Rien n’était laissé au hasard. Fier de ses origines, Azdyne cherche toujours à savoir s’il y a des Algériens près de lui. Il a alors engagé la conversation avec un homme pour lui poser la question. « Il m’a dit qu’il y avait un Algérien et son fils. Cependant, en règle générale, il y a très peu d’Algériens. Ce sont surtout des Marocains ou des Tunisiens », a-t-il détaillé. Il est parti discuter avec cet homme. « Je n’ai pas aimé son langage. Il m’a expliqué qu’en arrivant ici il a directement déchiré son passeport. Sa femme irlandaise et sa fille de 17 ans sont, quant à elles, enfermées dans une Madafa (maison pour femmes). J’ai tout de suite pensé à elles, que doivent-elles s’imaginer ? Ce n’est pas ça l’Islam », a-t-il dit et ses traits du visage en disait long sur ce qu’il pensait.

Les retrouvailles
Après un long et difficile voyage, il a fini par rencontrer son fils, Samy. Il faisait partie de la katiba (unité de combat) des héros. « Quand j’ai appris qu’il appartenait à cette katiba, j’ai pensé complètement le contraire. Je me suis dit que s’ils le considéraient comme un héros, c’est qu’ils avaient réussi à lui laver le cerveau. J’ai eu peur mais je ne pouvais rien faire. » 
Une fois que son fils apparaît enfin, il ne le reconnaît pas, « il était amaigri, c’était un zombie », décrit-il. « On a dû échanger quatre phrases maximum, il était complètement renfermé. De plus, il y avait toujours une autre personne avec nous. Je lui ai alors donné la lettre écrite par sa mère, dans laquelle j’avais glissé un billet de 100 euros. Il a lu la lettre et il m’a rendu le billet. »
Ils se sont salués froidement. « J’ai pensé à prendre une photo et je me suis finalement résigné. J’ai dit au-revoir, je l’ai embrassé et je ne me suis pas retourné. » Il ne le savait pas encore, mais c’était la dernière fois qu’Azdyne verra son fils. Pourtant, il avait déjà prévu de revenir, « je savais que je pouvais le faire sortir de là. J’avais déjà commencé à préparer mon plan pour revenir ». Il n’aura pas eu le temps de mettre son plan en marche. Avant le 13 novembre 2015, la famille d’Azdyne n’avait eu des nouvelles de Samy uniquement par l’intermédiaire de sa femme. « Elle nous disait qu’il était occupé ou qu’il donnait à manger aux chats », explique-t-il, tout en me montrant une photo de son fils. « Il n’avait rien d’un terroriste. Il a basculé d’un jour à l’autre. »

Radicalisation et déradicalisation
Avant de déménager à Drancy, en Seine-Saint-Denis, dans la région parisienne, Azdyne et sa famille vivaient dans un appartement dans le 16e arrondissement de Paris. « Je me suis souvent posé la question : si j’étais resté dans le 16e arrondissement, que ce serait-il passé ? », a-t-il demandé, tout en répondant immédiatement : « Cela ne veut rien dire, peut-être que mon fils se serait rendu dans une mosquée où il aurait rencontré une personne de Drancy qui l’aurait invité et ainsi de suite. » Les quartiers dits « sensibles » sont des zones favorables à la radicalisation des jeunes qui partent ensuite faire le djihad en Syrie ou en Irak. « Les autorités françaises ont longtemps négligé ces endroits. Il y a beaucoup de zones d’ombres », admet Azdyne. « Au début, ils étaient contents lorsque ces jeunes partent faire le djihad. Mais ils n’ont pas calculé qu’ils puissent revenir. »
Avant de parler de déradicalisation, il faut déjà empêcher la première étape du processus de radicalisation. L’importance du rôle des imams est à prendre en compte. « Il y a des lectures du coran très traditionnalistes et archaïques qui dénaturent complètement le sens des versets de l’Islam. Il y a également des lectures trop modernistes. Il faut le lire intelligemment », confirme Azdyne. Selon lui, il faut se méfier de certains imams trop médiatisés comme Hassen Chalghoumi, président de l’association culturelle des musulmans de Drancy. « L’imam d’Ivry-sur-Seine, Mohamed Bajrafil, quant à lui, est un homme beaucoup plus complexe. C’est un théologien, un linguiste mais aussi un essayiste », a-t-il expliqué. La problématique de la déradicalisation est souvent traitée et beaucoup s’interrogent sur sa véracité. « Je pense que c’est possible. J’ai rencontré des gens en Syrie qui voulaient vraiment revenir », confirme-t-il.
Selon Azdyne, son fils était parti en Syrie dans un seul et unique but, soigner. «Il avait été très marqué par les images à la télévision d’enfants et de femmes en souffrance en Syrie», explique-t-il, tout en donnant plus de détails sur la personnalité de son fils, «mon fils était un ange, il a réussi ses études de droit, il a reçu une bonne éducation».

Un combat quotidien
Aujourd’hui, Azdyne Amimour est très présent sur la scène médiatique pour parler du livre et de son histoire. Il multiplie les rencontres avec des rescapés, des victimes ou encore des mères de djihadistes. Cependant, une question se pose : où sont les pères de djihadistes ? Azdyne est le seul père à prendre la parole et à chercher le dialogue. « Il y a très peu, voire aucun, père. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer », a-t-il déclaré. L’écriture de ce livre est un moyen pour lui de faire passer un message de paix. Il est d’ailleurs en train de réfléchir à la publication d’un nouveau livre. 
«Qui sait, c’est peut- être une nouvelle vocation ?” Affaire à suivre.n