Retards de salaire, non-versement de la prime de la Covid-19 promise par le Président de la République, ainsi que des primes de garde depuis décembre 2019, avec refus de renforcer le personnel soignant de garde, sont autant d’éléments qui ont poussé la majorité des travailleurs de l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger à tenir un sit-in durant les matinées de mardi et lundi afin d’exprimer leur ras-le-bol d’une situation qui dure depuis des mois.

Médecins résidents et internes, infirmiers, aides-soignants, agents d’entretien et de sécurité et membres de l’administration se sont ralliés à cette démarche. C’est tout le personnel soignant qui est impacté par une gestion qui met à mal le moral des troupes dans un contexte rendu encore plus difficile de la pandémie de la Covid-19.
Le corps médical, dont la liste de revendications est parvenue à notre rédaction, s’insurge en premier lieu contre le retard, souvent de quinze jours et parfois jusqu’à vingt jours, des payements de salaires qui perdurent depuis des mois. Parmi les contestataires, un médecin-résident en troisième années nous explique à ce sujet : «Cela fait des mois que nous percevons nos salaires en retard. Par exemple, pour le salaire du mois de juillet, nous l’avons perçu vers le 20 juillet, alors que normalement le secteur de la santé percevait leur salaire chaque début de mois.» Il poursuit en confiant : «Cela engendre des situations pénibles pour les pères de famille qui sont déjà sous pression dans le contexte actuel. Il y a avec nous des employés qui sont payés au Smic, comment voulez-vous qu’ils tiennent le coup dans des conditions pareilles, et cela à quelques jour de l’Aïd, alors que dans d’autres structures, ils ont reçu leurs salaires à temps avec en plus une prime de l’Aïd et de la Covid.» Il enchaîne, en s’exclamant : «Ce sit-in c’est pour exprimer notre ras-le-bol et nous sommes tous là pour lever le voile sur une situation qui a assez duré et où nos droits les plus basiques sont bafoués.»

Non payement des primes de la Covid-19, de garde et de l’Aïd
Justement à propos de la prime de l’Aïd, il nous affirme qu’elle n’a pas été octroyée cette année. «On se demande ce qui se passe au niveau des œuvres sociales de l’hôpital, d’autant plus que cette année, il n’y a pas eu de hadj ni de omra, donc la moindre des choses est de reverser ce budget pour la prime de l’Aïd. C’est un droit que nous avons arraché suite à la grève de 2017/18. L’année passée, elle était de huit mille dinars, mais les médecins n’ont pas eu cette prime alors que c’est notre droit le plus absolu. Cette année, alors que la logique voudrait que cette prime soit augmentée elle a été annulée pour tous les travailleurs de l’hôpital. Pour nous, c’est pas seulement une question d’argent, mais un manque de considération et un mépris envers les travailleurs de cet hôpital.» Par ailleurs, la colère du corps médical est également nourrie par le non-versement de la prime de la Covid-19, pourtant validée par un décret présidentiel, qui s’ajoute au non-paiement des primes de garde depuis décembre 2019, alors que la charge de travail est devenue exponentielle à cause de la pandémie. Un membre du personnel de l’hôpital nous confie désemparé : «On ne comprend pas ce qui se passe et pourquoi on nous pousse à bout, alors que notre mission est de sauver des vies et de se consacrer entièrement aux malades.»
Le médecin-résident nous précise à propos du non-versement de la prime de la Covid, que «le décret présidentiel avait annoncé le versement de la prime à compter du 15 février pour trois mois renouvelables. Nous avons des collègues qui dans d’autres hôpitaux ont déjà reçu la prime de ces trois premiers mois de la pandémie et s’apprêtent à recevoir ces jours-ci la deuxième tranche des trois mois renouvelables. On ne comprend pas pourquoi on n’a toujours pas reçu cette prime et à quel niveau cela se décide ?» Il ajoute dépité : «Nous avons eu un souffle d’espoir lorsque le Président de la République Abdelmadjid Tebboune avait annoncé la prime et qu’ensuite, les plus hautes instances de l’Etat s’impliquaient dans l’accompagnement du corps médical notamment avec les nouvelles lois sur la criminalisation de la violence que nous subissons surtout au niveau des urgences. Ce qui a eu un effet immédiat sur le comportement des gens.» Il ajoute toutefois :«Mais dans notre réalités quotidienne en tant que travailleurs du secteur de la santé publique, nous souffrons pour boucler nos fins de mois sans parler des conditions difficiles dans lesquelles nous travaillons.» Dans un soupir, il avoue : «Sincèrement, nous sommes au bord de l’épuisement physique et moral. Si ce n’est pas notre serment d’Hippocrate et notre sens du devoir envers nos malades, nous aurons craqué depuis longtemps.» Il regrette par contre que c’est justement ce dévouement envers les malades et la nature même de la profession où le corps médical se doit de s’occuper d’un patient, même si le personnel est à bout, qui accentue encore plus leur vulnérabilité vis-à-vis de l’administrations qui sait que les médecins n’ont pas le choix que de continuer à travailler par conscience.

Retards dans la revalorisation des salaires des résidents
Pour les médecins résidents de l’hôpital Mustapha-Pacha d’Alger, une des revendications des résidents est la mise à jour du versement de leurs dus en termes d’augmentation de salaire qui sont retardés chaque année. En effet, ils doivent percevoir une augmentation de salaire aux alentours de cinq mille dinars tel que stipulé par la loi. Mais la majorité des résidents ont des retards qui s’accumulent d’année en année et sans que les rappels soient effectués, nous affirment plusieurs d’entre eux. Pour illustrer leur propos, il nous donne l’exemple concret d’un médecin résident en troisième année qui est censé percevoir depuis ce mois de juillet un salaire de soixante mille dinars. Mais, ce médecin résident nous affirme qu’il vient juste de percevoir l’augmentation qu’il était censée percevoir lors de son passage en deuxième année en résidanat, soit un salaire de cinq-six mille dinars et en plus sans rappel de l’augmentation de l’année écoulée. Notre interlocuteur nous confie : «On ne comprend pas ce dysfonctionnement, alors que les salaires du public sont définis par des textes de lois». Il nous est également affirmé que même pour les internes qui sont censés toucher deux mille dinars par mois, ils ne les ont pas reçus depuis des années. «C’est une injustice, deux mille dinars peut paraître dérisoire, mais c’est leur dû et cela illustre l’absurde de la situation que nous vivons».

Le personnel de santé contaminé, mais non remboursé
Une des autres situations ubuesques que vit le personnel hospitalier est le fait de se retrouver sans salaire et sans remboursement à cause d’un arrêt maladie parce qu’il est contaminé par la Covid-19 sur les lieux de son travail. En effet, comme la Covid-19 n’est pas reconnue comme une maladie professionnelle, la Cnas refuse de rembourser les arrêts maladies du personnel hospitalier et en même temps l’hôpital refuse de payer le personnel malade en arrêt maladie. Au milieu de tout cela, c’est les travailleurs, qu’ils soient médecins, membres de l’administration, agents de santé qui se retrouvent en difficulté. A titre d’exemple, les protestataires citent le cas de l’ancien coordinateur du service clinique chirurgicale A de l’hôpital Mustapha-Pacha. Le coordinateur a été contaminé par le virus à l’hôpital dans le cadre de son travail. Il s’est retrouvé en réanimation avec plusieurs arrêts cardiaques et a survécu difficilement et maintenant il est en convalescence. Notre interlocuteur nous affirme que «ce coordinateur qui était en première ligne dans un service sensible est en arrêt maladie depuis quatre mois sans percevoir de salaire et il n’est pas remboursée par la Cnas.»
En plus d’être sans salaire, il y a aussi le manque de prise en charge du personnel contaminé qui doit trouver par leurs propres moyens des lieux d’hébergement décents pour ne pas contaminer leurs familles et leurs proches. Un médecin nous affirme à ce sujet : «On nous a promis des hôtels pour nous héberger mais la seule chose qui a été proposée ce sont des hôtels vétustes sans véritables conditions de vie. Comment voulez-vous que l’on ne craque pas ?»
Au final, après deux jours de sit-in et après avoir refusé le premier jour de recevoir les contestataires, le Directeur de l’hôpital Mustapha-Pacha a promis le versement de la prime de la Covid-19 dans les prochains jours. Notre interlocuteur nous confie dépité : «Sincèrement, on est déçus. C’est juste pour faire taire une partie des gens en occultant tous les autres problèmes.» Ajoutant : «On ne sait plus à qui s’adresser pour lever tous ses blocages et nous permettre de travailler dans de bonnes conditions. La seule chose qui nous permet de tenir est notre conscience pour faire notre devoir. Car si le personnel du corps médical s’effondre, les conséquences seront désastreuses pour la population.» n