On l’aurait pressenti pour le poste de chef de la diplomatie, il a été nommé Premier ministre et devra constituer l’équipe gouvernementale sur laquelle le chef de l’Etat devra s’appuyer pour appliquer son programme et gouverner le pays dans un contexte de crise politique aiguë et de défis socio économiques considérables à relever.

Depuis hier, en effet, le politologue et ancien grand commis de l’Etat, Abdelaziz Djerad, qui ne rechigne pas non plus à s’approprier le profil d’« intellectuel », est nommé chef de l’Exécutif par Abdelmadjid Tebboune, dix jours après son investiture en tant que président de la République et dix-huit jours après le scrutin du 12 décembre.
Son retour par la grande porte aux affaires est à considérer comme une revanche personnelle car M. Djerad a été mis à l’écart pendant de longues années à la faveur de mésententes ou de choix politiques dont il a fait les frais au début de la décennie 2000 à la faveur de logiques de pouvoir et de positionnement, au ministère des Affaires étrangères dont il a été limogé à l’époque de son poste de secrétaire général par Abdelaziz Belkhadem. Un basculement de destin aussi qui fait qu’à l’heure où les cadres de sa génération et de son rang partent à la retraite ou ont déjà quitté leurs fonctions, il reprend du service pour une mission des plus difficiles. Non sans avoir fait de sa traversée du désert un moment propice à l’enseignement universitaire, à la recherche académique sur les questions régionales et internationales, non sans avoir également contribué au débat sur l’actualité nationale par des publications avec une prise de parole fréquente dans les médias, les rencontres et les colloques sur les dossiers politiques et économiques
« Nous sommes aujourd’hui devant un défi majeur qui consiste en le recouvrement de la confiance en notre société », a déclaré le nouveau Premier ministre à sa sortie de l’audience qui lui a été accordée par le chef de l’Etat qui l’a chargé de former le nouveau gouvernement. Après avoir procédé à la passation de consignes avec l’ancien Premier ministre par intérim, Sabri Bouakadoum, resté neuf jours seulement au Palais du gouvernement, il a déclaré que la « nécessité » est de « travailler avec l’ensemble des compétences nationales, des cadres du pays et des citoyens et citoyennes ». L’objectif, a-t-il ajouté, est de « relever les défis socioéconomiques et sortir de cette période délicate que traverse notre pays ».
Des atouts, mais un terrain difficile
Un aveu qui devrait le conduire à annoncer dans des délais courts la composante de son équipe gouvernementale, laquelle sera particulièrement suivie sur les dossiers économiques, qui représentent l’une des grandes priorités alors que les voyants sont à l’orange et que le monde de l’entreprise souffre d’atonie sur fond d’effondrement de modèles industriels qu’on présentait à l’exemple du secteur du montage automobile comme le moteur futur de la croissance et de l’émergence algérienne. Il en est de même pour la question des libertés et des demandes de démocratisation réelle que pose aujourd’hui avec relief et présence massive le Hirak dans la rue. Un dossier sur lequel il sera également particulièrement suivi, notamment sur le choix qu’il fera à la nomination d’un nouveau ministre de l’Intérieur, une charge dont les occupants récents, notamment pendant la campagne électorale, n’ont pas laissé que de bons souvenirs, loin de là.
Pour le politologue Mohand Smali de l’université d’Alger, « la nomination de M. Djerad au poste de Premier ministre est un excellent choix ». Selon ce chercheur, le nouveau chef de l’Exécutif connait bien les rouages de l’Etat et du gouvernement et sait qu elles sont ses marges manœuvres et celles qu’il doit se créer pour gouverner sans aspérité. D’autres observateurs qui ont approché le nouveau Premier ministre rappellent qu’il a été un « discret mais farouche » opposant aux 3e et 4e mandats de l’ancien président Bouteflika et qu’il a eu à exprimer ses positions « à sa façon » dans des rencontres sur la situation politique du pays. Ils rappellent surtout que sa mise à l’écart pendant des années des affaires de l’Etat devrait l’inciter à davantage de modestie et, donc, de lucidité dans la conduite de son gouvernement face à un contexte d’effervescence inédit.
Celui dont la thèse de doctorat a porté sur la dualité dans le monde arabe entre l’arabisme et l’islamisme, préfacé pour l’anecdote par l’ancien ministre de l’Education et intellectuel Slimane Cheikh, laissant croire qu’il s’intéressait uniquement aux grandes questions politiques et d’idéologie, porte un regard attentif sur les dossiers stratégiques et de prospective. Quand il était au FLN, au temps d’Ali Benflis qui l’avait chargé de constituer un groupe de réflexion pour le parti, comme après dans ses recherches académiques, il n’a pas cessé de réfléchir sur les questions énergétiques, de la dette, de l’environnement et de la sécurité alimentaire.

Bio express du nouveau Premier ministre
Né à Khenchela le 12 février 1954, M. Djerad, marié et père de quatre enfants, est diplômé de l’institut des sciences politiques et des relations internationales d’Alger en 1976 et Docteur d’Etat en sciences politiques de l’université de Paris en 1981. Professeur des universités depuis 1992, il a enseigné dans plusieurs établissements universitaires en Algérie et à l’étranger. Il a contribué à la formation de nombreux universitaires et cadres de l’Etat. Il a occupé plusieurs responsabilités auparavant dont celle de directeur de l’Ecole nationale d’administration (ENA) d’Alger de 1989 à 1992, de conseiller diplomatique à la présidence de la République de 1992 à 1993, et de secrétaire général de la présidence de la République (1993-1995).Le nouveau premier ministre a occupé également le poste de directeur général de l’Agence algérienne de coopération internationale (1996-2000) et celui de secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (2001-2003). Il est également auteur de nombreux ouvrages et articles de sciences politiques et de relations internationales.