Ce n’est pas toujours que l’on déclare son amour et son attachement pour le pays où on est né. D’habitude, dans leurs articles, les chercheurs et journalistes font plutôt des analyses critiques d’ordre socio-économique ou politique concernant leur pays. Ces analyses sont généralement basées sur des données matérielles factuelles ou historiques et se focalisent sur ce qui ne va pas dans leur pays. Aujourd’hui, je vais quelque peu déroger à cette tradition et parler d’une chose qui n’est ni matérielle ni factuelle, ni critique, mais de quelque chose qui n’est pas mesurable par des chiffres ou des faits historiques.

Par Arezki Ighemat, Ph. D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)

Cette chose immatérielle, c’est l’amour et l’attachement que l’on a pour sa patrie (et/ou sa matrie), quel que soit le lieu où on vit. Cet amour n’est pas variable avec la nature et le nombre de critiques —qui peuvent être justifiées— que l’on peut faire sur certains aspects de la vie sociale ou sur les circonstances du moment dans le pays. Ce quelque chose, qui est en nous et qui ne s’érode pas avec ces circonstances où ces évènements, nous possède jusqu’à la mort. Cette chose est l’objet de la déclaration suivante que je vous laisse lire.

Jusqu’à ce jour, à l’âge de soixante-dix-sept ans,
Et après vingt-cinq ans loin de toi,
Vivant dans un pays lointain, très loin là-bas,
Je ne t’ai jamais dit, à haute voix,
Sans mesure et sans conditions,
Combien je t’aime et combien tu me manques,
Oh ! mon pays, l’Algérie.

Aujourd’hui, après avoir vécu plus d’un demi-siècle
Dans le pays le plus riche, le plus convoité, et le plus rêvé du monde,
J’ai décidé de t’écrire cette lettre d’amour
Pour te dire que je me languis de toi, de toutes tes couleurs,
De tes senteurs, de tes musiques et de tous les souvenirs
Que tu as gravés à jamais dans ma mémoire.

En dépit des multiples secousses naturelles et humaines
Qui t’ont secoué depuis des siècles,
Et depuis la fin du joug colonial à ce jour,
D’abord la guerre de libération nationale,
Menée avec succès par ton peuple et ton armée
Qui ont arraché l’indépendance
Au prix d’un million et demi de chouhada.

Ensuite, les différents printemps, automnes, et hivers
Qui t’ont fait vibrer au fil des années,
Qui ont fait beaucoup de victimes et de dégâts
Mais qui ont changé les choses et surtout les esprits,
A commencer par le « Printemps Berbère » de 1980.
Puis, c’était l’Automne d’Octobre 1988,
Ensuite le « Printemps Noir » de 2001
Et surtout la « Décennie Noire » des années 1990,
Suivis par les « Hirak » des hivers 2019 et 2021,
Qui ont, certes, été des moments difficiles,
Mais qui ont aussi ouvert de nouveaux horizons.

En dépit de tous ces soubresauts
Qui ont fait croire à certains, mal intentionnés, ici et ailleurs,
Que tu allais finir comme la Syrie ou la Libye,
Tu as, au contraire, résisté et fait face à toutes les tempêtes,
Tu as su panser tes blessures et défié tous les obstacles,
Aussi bien intérieurs qu’extérieurs,
Qui se sont dressés sur ton chemin
Mais qui ne t’ont pas empêché d’aller de l’avant.

Depuis plus d’un demi-siècle je vis dans un pays lointain, très lointain,
Un pays qui m’a permis de réaliser mon rêve,
Celui de la réussite intellectuelle et professionnelle,
Un pays qui a permis aussi à mes enfants de réaliser leur rêve,
Celui d’évoluer dans un contexte de création, d’opportunités et de paix,
Pendant les années 90, alors que mon Algérie brûlait encore,
Et où les gens mouraient par milliers.
Pour tout cela, je remercie infiniment mon pays hôte.

Mais mon cœur et ma raison de vivre, c’est toi, mon Algérie.
Toi qui m’as vu naître, grandir et m’épanouir,
Au sein de ma famille et de mes amis d’enfance,
Dans le cadre de nos traditions nationales et régionales.
Toi qui m’as éduqué et formé ma personnalité,
Mon identité algérienne, mon caractère et ma conscience nationale.

Je vis dans le pays le plus riche et le plus puissant du monde,
Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à mon Algérie,
Le jour, la nuit, tout le temps.
Je vis très loin de toi, mais c’est comme si je ne t’avais jamais quitté,
Tellement tu es à l’intérieur de moi.
Je suis chaque nouvelle qui vient de toi, bonne ou mauvaise,
Qu’elle soit d’ordre économique, politique, culturel ou autre.

Dans mon pays d’accueil, j’ai tout le confort
nécessaire et suffisant pour vivre à l’aise.
J’ai l’ambiance intellectuelle et professionnelle
Dont j’ai besoin pour évoluer, créer et éduquer mes enfants.
Mais il me manque quelque chose,
Quelque chose qui n’a pas de consistance matérielle.
On l’appelle, je crois, la nostalgie.

C’est quelque chose qui ne s’échange contre aucun bien,
Ni aucune richesse matérielle.
C’est quelque chose qui nous apporte tristesse et bonheur en même temps,
Quelque chose qui nous fait souvent pleurer, mais nous réjouit aussi.
Algérie, tu es comme la mère qui manque à son enfant.

Les images de mon Algérie me manquent
Celles du Nord, de l’Est, de l’Ouest et du Sud,
Celles de ma ville natale, Béjaïa, Bgayet, Bougie,
Celles de Yemma Gouraya, des Aiguades, Cap Carbon,
Boulimat, Saket, Tighremt, Tichy, Aokas, et j’en passe.
Celles de ma famille et de mes amis d’enfance.
Aurais-je l’occasion de les revoir un jour ?
Tout au moins ceux qui sont encore de ce monde ?
Dieu seul le sait. Mais je continue de rêver à ce jour.