Reporters : Que nous révèle le rapatriement des restes mortuaires de ces héros de la résistance populaire contre la colonisation française au XIXème siècle ?
Hosni Kitouni : Le rapatriement des restes mortuaires des résistants algériens, révèle que la ténacité et la persévérance paient quand elles vont dans le bon sens. La société civile a fait un travail méritant. La France n’avait pas le droit de garder ces restes, en outre tels qu’ils étaient conservés c’était une insulte à tous les principes de morale et d’éthique. Parler de droits de l’Homme et conserver des crânes de colonisés dans les caves de ses Musées, c’est pour le moins incohérent. Il faut maintenant nous attacher à poursuivre dans la même voie.

Le débat qui va certainement se poursuivre sur les crimes coloniaux pose aussi la question devenue récurrente du pardon. Sur quoi doit-elle porter au juste ?
Je ne crois pas pour ma part que la demande de pardon concerne seulement les violences physiques, les massacres collectifs de population perpétrés par l’armée française. La violence ne constitue qu’un des visages de la colonisation. Un massacre détruit une partie de notre humanité, cela se voit et se compte et les souffrances sont identifiables. Par contre, il y a tout le reste, les dépossessions, le cantonnement, le déplacement de population, la destruction des biens culturels, le racisme colonial, le code de l’indigénat, l’imposition d’un état civil ignominieux, autrement dit tout ce qui a contribué à nous «indigéniser», à nous réduire à l’état de sous-humain. Ce sont ces aspects-là qui donnent à la colonisation son caractère de crime contre l’humanité. La France est-elle prête à regarder en face son passé ? Les lobbies qui comptent tellement dans la vie politique française sont-ils prêts à tourner la page ? Je ne le crois pas. Et nous, sommes-nous prêts à pardonner à ceux qui ont fait les mauvais choix et qui aujourd’hui demandent à réintégrer la communauté nationale ? Dures questions.

Y a-t-il encore , aujourd’hui, des non-dits sur la grande histoire du mouvement national et sur celle de la guerre de la libération, en particulier?
Il y a toujours des non-dits dans l’Histoire et il y a toujours des choses nouvelles à dire sur le passé. Cela d’ailleurs dépend de quoi et de qui on parle. Toute histoire est la réponse à des questions que l’on se pose dans le présent. En 1962, on posait certaines questions, aujourd’hui on en pose d’autres. Le pluralisme démocratique, la poussée des revendications identitaires, les changements générationnels ont fait monter à la surface de nouveaux questionnements et on se rend compte que l’Histoire écrite jusqu’à présent, une histoire unanimiste, n’y répond pas. Nous avons découvert combien le FLN-ALN et le mouvement nationaliste étaient traversés par des courants idéologiques, politiques ; des conflits régionaux et de personnes et que ces conflits ont été réglés parfois de manière sanglante ou ont été tout simplement étouffés. Ces conflits ont ressurgi dès le Congrès de Tripoli et bien après à travers des règlements de compte, etc. On comprend dès lors pourquoi il est important de revenir à l’histoire et d’interroger les événements pour comprendre pourquoi l’indépendance a pris cette tournure. Pour ma part, je suis opposé à la personnalisation des conflits. Ce n’était pas des oppositions d’individus, mais de courants politiques, de pensée, de projets, etc., qui ne trouvaient pas toujours les formes d’expression adéquates.
La question des archives est à nouveau posée par l’Algérie dans sa relation avec la France…
Oui, c’est un véritable serpent de mer ! Je crois que du côté algérien on parle beaucoup et on agit très peu. Résumons la situation. Le gouvernement français comprenant l’intérêt stratégique des archives a dès 1960 commencé à rapatrier les archives en France. Ce processus s’est accéléré à fur et à mesure de l’approche de l’indépendance. Des centaines de milliers de cartons ont été mis en avion après mars 1962. On a transféré tous les documents manuscrits ou imprimés présentant un intérêt documentaire ou historique. Les transferts n’ont obéi à aucun critère, et touchent à tous les domaines de la vie administrative, politique, culturelle et économique, etc. On a même transféré les Archives de l’État algérien (15e-19e siècle). L’ensemble représente 600 tonnes. Ces archives sont actuellement entreposées dans différents sites, elles ne sont pas toutes classées, les unes sont microfilmées, les autres scannées, mais la plus grosse partie reste dans des cartons. La question qui se pose à nous Algériens à laquelle on n’a jamais répondu de manière claire : Que voulons-nous récupérer ? Les 600 tonnes ? Ou est-ce une partie seulement de ces archives représentant un intérêt pour notre histoire ? Et quelles parties ? Les archives militaires, civiles, économiques, culturelles, celle des administrations locales, de la justice… Il faut donc que nous le disions clairement. En outre sous quelle forme ? Voulons-nous les originaux ou les copies et sur quel support ? Qui fait le tri ? Qui paie les charges induites… c’est un travail considérable qui doit s’étaler sur des années et coûter très cher. Techniquement, je ne connais aucune proposition concrète sinon des vœux pieux. Vous voyez que la question est complexe. Pour nous montrer sérieux, il faut que nous fassions à la France des propositions techniques. Et que nous soyons fermes sur nos propositions.

Des intellectuels et des historiens en France revendiquent l’ouverture des archives en France. Mais en Algérie, aussi, l’accès à ces documents est considéré comme problématique par les chercheurs. Pourquoi toutes ces contraintes ?
La question des archives en France et leur consultation sont réglées par des textes de loi et leur application ne pose aucun problème. Les archives sont facilement consultables selon les règlements de chaque institution détentrice d’archives et selon les délais légaux. La difficulté est pour nous Algériens. Pour aller à Vincennes (Paris) ou à Aix-en-Provence, il faut avoir un visa, un billet d’avion et des ressources suffisantes, ce n’est pas toujours acquis. Reste que dernièrement, l’État français a introduit des dispositions limitatives pour la consultation des archives postérieures à 1945 et relatives notamment au mouvement nationaliste et la guerre de libération nationale. Pour certains documents, il faut une autorisation spéciale. Voilà la somme des difficultés concernant la France, pour ce qui est de l’Algérie, la loi n’est pas strictement appliquée et consulter les archives c’est souvent la galère. Même les archives de la période coloniale sont difficilement consultables en raison notamment de la bureaucratie désarmante qui règne dans les centres d’archives. Le chercheur n’a pas de droits, il doit se soumettre à la bonne humeur des agents et cela est fatigant.

Sur l’actualité des relations algéro-françaises, enfin, quelle réaction vous inspire-t-elle ?

La France et l’Algérie ont quelques siècles de relations communes. Elles continueront à en avoir. Des millions de Français sont d’origine algérienne, des centaines de milliers d’Algériens sont binationaux. Quoi que l’on fasse, nous sommes condamnés à nous entendre. Pour ce faire, il est nécessaire que la France cesse de se croire en chasse gardée. En face d’elle il y a un pays souverain. Pour notre part, nous devons cesser de regarder la France comme le centre du Monde. C’est un pays comme les autres, et nous devons avoir avec lui les mêmes relations d’intérêts et de proximité comme on peut en avoir avec l’Espagne ou l’Italie.

Hosni Kitouni est chercheur en histoire. Sur le fait colonial, il a publié aux éditions Casbah deux ouvrages importants (disponibles en librairie) : «Le désordre colonial» en 2018 et «La Kabylie orientale dans l’histoire, pays des Kutama et guerre coloniale» en 2013.