Sociologue de formation, Jean Ziegler a écrit de nombreux essais sur l’Afrique, depuis « Sociologie de la nouvelle Afrique » (1964), « Le pouvoir africain » (1973) et «Main basse sur l’Afrique » (1978).

Plus récemment, en tant que rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation de l’ONU, il s’est penché sur le problème de la faim dans « L’Empire de la honte » où il écrit que «la faim est la principale cause de mort » sur la terre et, en 2011, dans « Géopolitique de la faim ». Dans son dernier livre, « Chemins d’espérance, ces combats gagnés, parfois perdus, mais que nous remporterons ensemble » (Éditions du Seuil), Jean Ziegler fait le bilan de son expérience récente, raconte ses rencontres avec certains chefs d’Etat, juge l’action de certains autres. Nous l’avons récemment rencontré à son hôtel parisien. Entretien.

 

Reporters : Pourquoi éprouvez-vous le besoin de vous arrêter sur vos derniers combats ?
Jean-Ziegler : Contrairement à plusieurs de mes amis, je n’ai pas « quitté les rails » ni renoncé à dénoncer et à combattre l’ordre cannibale du monde. Toutes les cinq secondes dans le monde, un enfant meurt de faim, alors que, selon la FAO, on sait que l’agriculture mondiale pourrait sans problème nourrir plus de 12 milliards d’hommes, autrement dit presque le double de la population mondiale actuellement. Pour la première fois dans l’histoire de cette planète, le manque objectif a disparu. Et pourtant, le massacre continue. L’ordre qui conduit à un tel état des choses n’obéit donc pas à une nécessité, il est délibéré et de surcroît absurde. Il s’agit d’un ordre social qui tue par la volonté des hommes. Quelques exemples rapides illustreront mon propos. Les 500 plus grandes sociétés transcontinentales privées, toutes filières et spécialités confondues, ont l’année dernière, selon les estimations de la Banque mondiale, contrôlé 52,8% du produit mondial brut, autrement dit de toutes les richesses produites en une année. Ces oligarchies qui détiennent le capital financier globalisé aujourd’hui ont un pouvoir qui n’avait jamais échu à personne, pape, roi ou empereur, dans l’histoire de l’humanité. Elles échappent à toute forme de contrôle étatique, syndical, parlementaire, international ; ces sociétés sont gouvernées par un seul principe, la maximisation de leurs profits dans le temps le plus court, et ce, quel qu’en soit le coût humain. Il faut avouer que ces sociétés ont un indéniable savoir-faire. Elles contrôlent ce qu’on appelle en sociologie « le savoir problématique », le progrès scientifique, le progrès technologique et, je le répète, leur pouvoir politique, financier, technologique est illimité ; ce qui leur permet d’exercer une dictature planétaire presque absolue. La conséquence est, d’une part, la destruction de centaines de milliers d’êtres humains par la faim, au fait que deux milliards d’êtres humains n’ont pas un accès permanent à l’eau potable, que toutes les quatre minutes un être humain perd la vue à cause d’un déficit de vitamines A. D’autre part, l’inégalité abyssale continue d’augmenter. Les 85 milliardaires les plus riches de la terre ont autant de fortune que 4,7 milliards d’êtres humains et cette inégalité est négativement dynamique. L’inégalité est meurtrière, elle tue l’Etat social. Je me limite à un seul exemple : aux Nations unies, lorsque des malheurs comme la famine éclatent, les organisations spécialisées des Nations unies convoquent les ambassadeurs des pays donateurs, la dernière à laquelle j’ai assisté a eu lieu, en mars 2017, au siège des Nations unies. La thématique en était la destruction par la faim, par l’eau polluée, par les épidémies et par les déplacements de personnes de 4 pays particulièrement frappés, le Yémen, le Sud-Soudan, la Somalie et le Nord-Kenya. Aux représentants du programme alimentaire mondial, de l’OMS, de l’Unicef, du Haut-Commissariat pour les réfugiés etc. (en général des spécialistes des problèmes qu’ils tentent de résoudre ou de gérer, qui connaissent leur métier) faisaient face les ambassadeurs des pays donateurs. Pendant plusieurs heures, les spécialistes des Nations unies de ces différentes organisations spécialisées ont exposé la situation, présenté les programmes d’entraide qu’ils prévoyaient immédiatement et, à la fin, ces spécialistes ont demandé pour six mois, à partir de mars 2017, 4,2 milliards de dollars pour financer leurs actions afin de maintenir en vie environ 24 millions de personnes victimes de ces catastrophes. Au Sud-Soudan, à cause d’une guerre civile effroyable ; au Yémen, c’est l’Arabie saoudite qui détruit un peuple, en Somalie, ce sont les exactions des Shebabs, au Nord-Kenya, c’est la sécheresse. Ils ont reçu, sur les 4,2 milliards demandés, essentiels pour que les gens puissent survivre, 275 millions de dollars. Je connais personnellement plusieurs de ces ambassadeurs qui écoutaient, des gens bien –, ce ne sont pas des salauds. L’argument utilisé était toujours le même : ‘c’est formidable ce que vous faites, ce que vous projetez de faire, mais nous ne pouvons donner plus, car les caisses sont vides’. Or, lorsqu’on lit le rapport Oxfam de décembre 2017, on s’aperçoit, via l’analyse des réformes fiscales dans les pays industriels sur cinq ans, que chacune de ces réformes fiscales, comme celle de Trump actuellement, impose l’instauration d’une réduction massive du taux maximal appliqué aux gens riches. La fiscalité baisse – préconisation de la théorie néolibérale –, et les caisses se vident sous la pression des oligarques qui menacent les Etats de partir, de procéder à des licenciements massifs, exerçant ainsi un chantage permanent sur les Etats nationaux qui plient, qui réduisent la fiscalité en faveur massivement des plus riches. Le résultat est là, dans plusieurs pays, les gens meurent, de faim, d’eau polluée, d’épidémies.

Vous avez donc écrit ce livre, que vous intitulez « Chemin d’espérance », pour dénoncer cet état de fait ?
En effet, je me suis rendu compte que le travail universitaire, en dépit de son indéniable intérêt, ne suffisait pas, que les actions parlementaires – j’ai été longtemps député au Parlement suisse –n’ont pas de réel impact, car la bourgeoisie suisse tient le pays d’une main d’acier, avec une hypocrisie toute calviniste. J’ai été, huit ans durant, Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation et, depuis 2008, je suis vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme, cela est certes utile, mais mes armes véritables, ce sont les livres de combat.

Vous croyez donc qu’il est beaucoup plus efficace de faire des livres.
S’il y a un espoir d’utilité, il est là, bien entendu, mais le seul inconvénient, c’est qu’on ne peut pas mesurer l’impact des livres dans l’immédiat du moins. Comme on le dit chez les Wolof du Sénégal, « on ne connaît pas les fruits des arbres qu’on plante ». Je ne peux savoir ce qui se passe dans la conscience des lecteurs qui prennent connaissance de mes textes. J’ai ressenti comme une nécessité de faire une halte au bord du chemin et d’évoquer mes récents combats afin de tenter une évaluation, de dresser un bilan, de mesurer les profits et les pertes. Je continue à faire des livres de cette nature pour une raison très simple : lorsque vous avez vu des enfants mourir de faim sur la Sierra de Chocotan au Guatemala, ou affamés, au bord de l’inanition en Mongolie, vous ne pouvez pas cesser de dénoncer le système qui provoque ces meurtres. On est marqué à vie par ces expériences, surtout quand on est un petit-bourgeois suisse, calviniste, très privilégié, bien nourri. Je ne pourrais plus me regarder dans le miroir si je me taisais sur ces tragédies. Souvent, lorsqu’on me veut du bien, on me qualifie d’homme « courageux », car j’ai reçu bien des menaces de mort et mon immunité a été levée après mon rapport sur la Palestine.

Vous avez visité l’Egypte et vous écrivez, je vous cite: « L’Egypte est aujourd’hui un Etat en pleine déréliction, rongée par la corruption et l’arbitraire ». Évoquant le président égyptien actuel, vous ajoutez : « il est le prototype du dictateur obtus, cruel, cynique et menteur et utile aux  ». Pourquoi « utile aux Occidentaux ? »
Plus un dirigeant d’un pays du Sud est corrompu, plus il est maniable. Joseph Kabila, au Congo, est à la tête d’un pays fabuleusement riche d’une superficie de 2,3 millions de km². J’ai visité récemment Goma, la capitale du Nord Kivu et dans cette région, il y a du coltan, qui est un des minéraux les plus précieux utilisé dans les téléphones portables, dans les ordinateurs, dans les avions. Le coltan est exploité par les grands trusts miniers dans des enclaves, où ces derniers ont leurs propres milices, où les enfants sont envoyés à la mine parce que, vu la configuration étroite des galeries, il est plus aisé pour des enfants de 10-15 ans de le recueillir. J’ai vu de mes propres yeux le coltan chargé sur des camions qui quittaient Goma se dirigeant vers Ruhengeri, la ville frontalière au nord du Rwanda. De là, ils traversent le Kenya, atteignent Mombassa, sur la côte. La cargaison de coltan est alors acheminée vers la Chine et partout dans le monde. Voilà comment le Congo est pillé. C’est comme si je voyais un voleur prendre les bijoux et s’enfuir. Ce pillage se fait de la manière la plus simple qui soit. L’Etat congolais est totalement complice, puisque Kabila est corrompu jusqu’à l’os. Vous me posiez la question de l’Egypte et d’al-Sissi.

Oui, car l’Egypte est un pays plus dépourvu, moins attrayant de ce point de vue que le Congo.
Le principe est le suivant : la corruption transforme les dirigeants de ces pays-là en potiches obéissantes et maniables et fait de leur pays une proie au pillage à volonté. Quant à al-Sissi, il a rompu tous rapports avec le Haut-commissariat des droits de l’homme. La situation des droits de l’homme en Egypte est affreuse. Les méthodes que le régime d’Al-Sissi emploie, tortures, disparitions, sont les pires de toute l’histoire de l’Egypte récente ; il dépouille et extorque d’une façon incroyable son propre peuple, la corruption étant généralisée. Al-Sissi est l’ami indéfectible d’Israël et des Américains. Ceux-ci déboursent 3 milliards de dollars par an pour que l’armée égyptienne se tienne tranquille. Exemple significatif : en janvier 11, à la chute de Moubarak, la Confédération helvétique a bloqué des sommes d’un montant de 752 millions d’euros se trouvant sur les comptes bancaires suisses de l’ancien président égyptien. Il s’agissait là des seuls comptes numéraires, sans compter des biens immobiliers et des comptes off-shore. En même temps que les comptes de l’ancien président égyptien étaient mis sous séquestre, la Confédération helvétique a demandé au nouveau gouvernement égyptien de formuler une demande de restitution de l’argent détenu indûment par Moubarak et sa famille. Quoi qu’on puisse reprocher au gouvernement suisse en termes de « pourriture », il a, en l’occurrence, au moins respecté les formes. Le Caire a tout bonnement refusé de réclamer l’argent en question, le séquestre a donc été levé et l’argent a été remis à la disposition du clan Moubarak constitué par 42 personnes qui sont soi-disant les propriétaires « légitimes » de cet argent. Cet exemple révèle la complicité totale qui existe entre l’actuel président égyptien et l’ex-chef de l’Etat Moubarak alors que de larges franges du peuple égyptien sont dans la misère.

Vous avez bien connu Yasser Arafat, vous lui avez rendu visite, en 2002, alors qu’il était cerné par l’armée israélienne, sur l’ordre d’Ariel Sharon. Racontez-moi les circonstances, le climat et les échanges que vous avez eus avec lui. Quel était son état d’esprit ?
En 2002, j’étais Rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Israël considère les Nations unies comme un ennemi et aucun rapporteur spécial n’a jamais pu entrer dans les territoires occupés par Israël.

Mais vous, vous avez pu y entrer sur la base d’un malentendu…
Tout à fait.

En quoi consistait ce malentendu ?
Jusqu’à ma nomination aux Nations unies, j’étais membre du Parlement fédéral suisse. On a alors découvert, les archives américaines des Services secrets ayant été rendues publiques, que les banques suisses avaient spolié les descendants des juifs disparus dans les camps. Les banquiers suisses ont refusé de restituer l’argent de leurs anciens clients juifs à leurs descendants au motif que ces derniers n’avaient pas de certificat de décès. Les SS, dans les camps, ne fournissaient pas de certificats de décès ! Cet état de choses a perduré jusqu’au moment où le gouvernement israélien s’est autoproclamé « créancier pour tous les Juifs spoliés » et a confié au Congrès juif le mandat de réclamer aux banquiers suisses ces sommes colossales, des milliards de dollars. Or, le Congrès juif mondial est très puissant aux USA. Il a en conséquence mobilisé toute sa puissance politique et ses réseaux. On a vu alors les Etats des USA menacer tour à tour les banques suisses de sanctions, notamment de ne plus pouvoir effectuer aucune opération financière dans les bourses américaines. Et pour les banques suisses, être chassé des bourses américaines et interdites de procéder à des opérations en dollars, c’était la ruine assurée. A cette époque, je venais de publier un livre dont le titre était « La Suisse, l’or et les morts ». Traduit aux Etats-Unis, cet essai a bénéficié de recensions élogieuses dans « Le New York Times » et il a aussitôt été traduit en Israël. Joint par l’avocat des victimes, j’ai accepté de témoigner contre les banques suisses, dont j’avais vu les actes nauséabonds. Si bien qu’en Israël je bénéficiais d’une réputation favorable. Le malentendu, c’est qu’on pensait que j’étais l’ami indéfectible du gouvernement de Tel-Aviv.

Vous qui avez connu Arafat à divers moments de sa vie, comment se passe votre rencontre de 2002 à la Mûqata’a ?
J’étais à Alger, en 1988, quand Arafat a fait son grand discours. J’avais de très bons rapports avec lui, mais je dois dire que là, en 2002 à la Mûqata’a, c’était assez pathétique. Il était affaibli, atteint, sa situation était dramatique. Tout était en ruines autour de la Mûqata’a, des tireurs d’élite israéliens étaient disposés derrière des fenêtres cassées, et il y avait cinq blindés israéliens qui cernaient la Mûqata’a. Il y avait des soldats palestiniens à l’intérieur de la Mûqata’a, mais la sécurité était nulle.

On aurait pu alors le tuer facilement ?
Tout à fait. Arafat était à la fois très impressionnant avec sa conviction absolue de la victoire. Il avait une profonde sincérité et c’était un homme de foi, sa foi musulmane le soutenait dans ces heures difficiles. Il lui a fallu du courage à Alger en 1988, pour proclamer l’opportunité de refaire la Charte de l’OLP. Cela, les Occidentaux ne l’ont pas pris en considération, car il risquait sa vie et sa réputation, en disant : « Nous reconnaissons l’Etat d’Israël et nous entrons en négociations. »

Un personnage que vous qualifierez de « lucide », de « courageux » ?
Oui, lucide, courageux, mais là il était frêle dans sa Mûqata’a, mais toujours animé par cette même flamme et en même temps avec quelques archaïsmes, par exemple c’était quelqu’un qui croyait à l’honneur militaire. C’était au moment où il y avait des heurts sur la terrasse de la mosquée Al-Aqsa. On venait de lui apporter des nouvelles de ces heurts où les jeunes Palestiniens se faisaient « castagner » par les soldats israéliens et tout à coup, Arafat se tourne vers moi et me dit : « vous imaginez ça, Rabin m’a personnellement promis que l’Esplanade des mosquées serait libre d’accès, qu’on pourrait y prier librement ». Je ne réagissais pas, me disant qu’il était un peu normal que les Israéliens mentent à Arafat. Ce dernier a ajouté que « Rabin lui avait donné sa parole d’officier ». Arafat croyait encore à des choses comme ça. A ses yeux, il était grave qu’un officier, quel qu’il soit, puisse ainsi mentir. Arafat avait une vision tout à fait traditionnelle de l’honneur et de l’armée. J’ajouterai que c’était quelqu’un d’extraordinairement humain et qu’il était personnellement marqué par les souffrances de son peuple.

Dans votre livre vous évoquez d’autres figures avec lesquelles vous n’avez pas entretenu des rapports d’amitié comme vous le dites, Kadhafi et Saddam Hussein.
Oui, à la différence d’Arafat, je n’avais pas de sentiments d’amitié à l’égard de Kadhafi ou de Saddam Hussein. J’avais de l’amitié pour Fidel Castro, pour Che Guevara, avec un respect considérable. Saddam Hussein s’était emparé de 18 otages suisses en 1999 comme il en avait capturé d’autres.

Est-ce à cette seule occasion que vous avez rencontré Saddam Hussein ?
Oui tout à fait. Lorsque la menace de la guerre s’est faite plus précise, il a ordonné que les otages occidentaux soient enchaînés dans des sites stratégiques (usines d’armement, aéroports, bases militaires, casernes, ponts sur l’Euphrate et le Tigre, etc.) susceptibles d’être la cible de frappes occidentales.

Pour quelles raisons ces citoyens suisses se trouvaient-ils dans la région ?
Parmi eux, il y avait l’ancien directeur général du Sheraton Hotel à Koweit-City, son adjoint aussi, des ingénieurs qui travaillaient dans le Chatt al-Arab dans des usines de papier. Ce sont ces gens-là que Saddam Hussein avait pris en otages.

Comment vous êtes-vous trouvé mêlé à cette histoire d’otages ?
Le demi-frère de Saddam Hussein, Barzan al-Tikriti, était ambassadeur auprès de l’ONU à Genève. Et il m’a fait contacter en me disant que le Raïs était prêt à me recevoir accompagné de parlementaires suisses. L’ambassadeur ne m’a pas dit que Saddam Hussein allait libérer les otages, mais qu’il existait « une chance raisonnable » pour que je puisse « rentrer avec nos visiteurs suisses ». C’est ainsi que les Irakiens désignaient leurs otages ! J’ai alors constitué une délégation de parlementaires de tous les partis suisses et l’on y est allé. On a passé des jours à attendre à Bagdad. Puis on nous a amenés dans une résidence souterraine complètement bunkerisée. Les membres du commandement régional du parti Baas était tous là, le béret noir vissé sur le crâne, immobiles comme des momies, quand tout à coup Saddam Hussein a surgi à travers une porte dérobée. Lorsqu’on a été en sa présence, il s’est montré très prolixe ; on a passé des heures à l’écouter parler, à raconter sa vie et ses réalisations. « Tout ce que j’ai fait, disait-il, les Juifs et les Américains veulent le détruire ». Mais Saddam Hussein a tenu parole.

Vous avez pu faire libérer les otages…
Tous n’ont pas été libérés séance tenante, mais quand on est partis, cinq jours plus tard, onze d’entre eux se trouvaient sur le tarmac de l’aéroport. Les sept autres ont été libérés la semaine suivante. Saddam Hussein en a tiré un avantage diplomatique et publicitaire pour corriger un peu l’image détestable qu’il avait dans l’opinion occidentale. Le message était le suivant : « Les parlementaires suisses sont venus me supplier, j’ai répondu favorablement à leur demande, j’ai libéré les otages, je ne suis donc pas le pestiféré qu’on décrit. »

C’était une opération de communication réussie pour lui ?
En quelque sorte, mais enfin pour moi c’était passionnant. Ce qui m’a fortement ennuyé, c’est qu’au moment de nous retirer, Saddam Hussein est venu vers moi et m’a donné l’accolade à la manière arabe. Il m’a embrassé et cette embrassade a été prise en photo.

Était-ce compromettant pour vous ?
Vous pensez bien que mes ennemis en ont considérablement tiré parti…

Mais quelle impression vous faisait-il par sa personne, par ses discours ? Était-il cruel ? Brutal ?
C’est terrible à dire. J’ai dû lutter contre moi-même pour ne pas subir sa séduction. Il fallait que je me rappelle : « C’est un monstre, il a fait gazer 5000 Kurdes, massacrer et torturer des dizaines de milliers de ses compatriotes, il a déclenché une guerre meurtrière contre l’Iran ».

Vous auriez pu éprouver de la sympathie pour lui ?
Non.

Diriez-vous que Saddam Hussein avait de la prestance ?
C’était un bel homme, avec une grande assurance. Il a expliqué avec une certaine force de conviction les difficultés de l’Irak, il a rappelé l’épisode des Mongols détruisant au XIIIe siècle Bagdad et surtout le système mésopotamien d’irrigation et il a raconté comment il avait fait venir un million de fellahs égyptiens pour le remettre en état.

Il a fait un plaidoyer pro domo, en somme.
Oui, mais un plaidoyer intelligent et convaincant.

Y avait-il en Saddam Hussein un côté Dr Jekyll et Mr Hyde ?
Totalement. Je suis rentré à l’hôtel al-Rashidia me laver les mains que je sentais souillées.

Et que diriez-vous de Kadhafi ?
C’est très différent. Mes livres sont traduits en arabe. Kadhafi, qui avait une formation militaire, se prenait, avec son « Livre vert », pour un grand théoricien. Pour le sociologue que je suis, discuter avec un chef d’Etat, c’est une occasion inespérée. On recueille des confidences. Kadhafi avait peut-être lu l’un ou l’autre de mes livres, peut-être « La Haine de l’Occident » (Albin Michel). Je l’ai vu à Syrte sous sa tente, mais surtout à Bab al-Azizia où il recevait dans une sorte de bureau assez dépouillé. Il parlait parfaitement l’anglais avec un accent anglais qu’il avait assimilé à l’académie militaire britannique de Sandhurst. Ainsi, il lui arrivait, devant moi, de renvoyer l’interprète auquel il reprochait de ne pas avoir correctement traduit sa pensée.

Est-ce que l’attaque de l’Otan et des puissances occidentales contre lui est le fruit d’un complot comme on le soutient ici ou là, dans le monde arabe et dans certains milieux ?
Après l’attentat à Benghazi où il est resté pendant huit mois sur une chaise roulante, après les bombardements américains de Reagan en 1982 qui ont entraîné la mort de sa fille adoptive, Kadhafi est, je crois, devenu fou. Tout cela l’a rendu fou au sens psychiatrique du terme. Là, il est devenu féroce. Il a fait assassiner ses camarades, il a procédé à des purges au sein du Conseil de la Révolution, et commis des massacres.

C’est ainsi que vous expliquez sa chute ?
Oui, et son comportement : sa venue à Paris avec sa tente. Mais ce qui est horrible, ce sont les gens qu’il a tués. Des étudiants, d’anciens camarades de combat, des syndicalistes, des hommes ou des femmes opposants supposés ou réels.

Évoquant la figure de l’ancien Secrétaire d’État américain, Henry Kissinger, vous dites à son propos qu’il est « un criminel de guerre et l’un des pires de sa génération ».
Oui, c’est un criminel de guerre. Les bombardements en 1972 des quartiers habités de Hanoï et de Haiphong ont fait des dizaines de milliers de morts.

C’est Kissinger qui a donné l’ordre de bombarder ?
Oui, c’est lui. Il a d’abord été président du Conseil national de sécurité des Etats-Unis et ensuite, pendant cinq ans, ministre des Affaires étrangères. Nixon était fasciné, subjugué par Kissinger. D’ailleurs les Américains le disent eux-mêmes. Je cite les sources américaines parce que je ne veux pas avoir un procès en diffamation.

Les sources sont citées ?
Oui, si vous lisez le chapitre de mon livre intitulé « La stratégie impériale », je montre que Kissinger développe les éléments de cette stratégie dans sa thèse de doctorat sur Metternich, soutenue à l’Université de Harvard en 1957. Il affirme que le multilatéralisme, c’est de la « foutaise » et plaide la nécessité d’une puissance supérieure à toute autre qui jouerait le rôle d’instance mondiale en quelque sorte, réglerait les problèmes et assurerait la paix partout où c’est nécessaire. Ce rôle moral lui est confié par Dieu, comme le suggère la devise figurant sur le dollar « in God we trust ». Kissinger se montre opposé à l’approche multilatérale qui signifie à ses yeux l’impuissance. Il n’a pas tout à fait tort du reste dans certains cas, comme celui de Srebrenica, par exemple, enclave de paix garantie par l’ONU en présence d’un bataillon hollandais, où l’on a pourtant vu, en 1995, 8000 musulmans exécutés à la mitrailleuse, de sang-froid. L’ONU a refusé de faire bombarder la colonne de blindés des assassins serbes qui avançait.

« La France de François Mitterrand a joué au Rwanda un rôle particulièrement néfaste », écrivez-vous…
Oui, pour une raison très simple. Le régime qui était en place à l’époque, dirigé par le général Habyarimana, était francophone. L’armée de libération tutsie était en Ouganda, en Tanzanie, sa langue de culture était l’anglais. Elle était constituée de fils de réfugiés devenus anglophones. Paul Kagame connait fort peu le français, il est soulagé quand il peut parler l’anglais avec un visiteur. Et pour Mitterrand, c’était insupportable. Ce qui s’est passé au Rwanda est horrible. Lorsque j’ai demandé à un ancien chef de cabinet de Roland Dumas, qui fut nommé ensuite ambassadeur à Alger, un homme que je connaissais bien et que je tutoyais même, les raisons pour lesquelles le gouvernement français avait pu laisser commettre ces massacres, il m’a répondu que c’était le « Vieux » (ndlr : F. Mitterrand) et aussi les militaires qui voulaient tester les armes…. et puis c’était un pays francophone…

Cela valait-il un génocide ?
Non, mais c’est l’arrogance néocoloniale des Blancs.

Malgré tout ça, vous demeurez un incurable optimiste.
Mon livre n’est empreint d’aucune sottise idéaliste. J’y raconte ce que j’ai vécu, empiriquement. Je suis plein d’espérance pour deux raisons. D’abord, je crois que l’histoire a un sens. Elle va vers l’humanisation de l’homme, vers la civilisation. Jean Jaurès disait « la route est bordée de cadavres, mais elle mène à la justice ». Ensuite parce que je rejoins les théoriciens de l’École de Francfort qui disaient qu’il y en nous deux histoires. L’histoire effectivement vécue, qui est horrible et régressive pour toutes les raisons que j’ai dites et il y a ce que la conscience revendique comme étant juste. Et là, il y a des avancées formidables. L’esclavage a été admis comme système économique légitime jusqu’à la fin du XIXe siècle (le Brésil n’a aboli l’esclavage qu’en 1888 !), mais personne n’oserait dire aujourd’hui que l’esclavage est un mode de production nécessaire, acceptable. Donc, la conscience a vaincu le système esclavagiste. Il en est de même du colonialisme qui était triomphant dans les milieux populaires et intellectuels européens. L’héroïsme du peuple algérien a brisé la domination coloniale en ouvrant la voie à la décolonisation de l’Afrique. Aujourd’hui, plus personne, même s’il existe encore des colonies (Territoires occupés de Palestine, Sahara Occidental, les Malouines), n’oserait défendre de nos jours la cause du colonialisme ! 

Recueillis par Omar Merzoug.