Invité dans le cadre de l’hommage qui lui a été rendus dans le cadre du 8e Fica, Jean Claude Carrière a animé une conférence magistrale, jeudi passé, à la salle El Mougar où durant plus de deux heures, il a partagé sa vision de l’écriture de scénario et du langage cinématographiques.

Mais également sa passion pour le théâtre, sa fascination pour l’astrophysique ainsi que ses amitiés avec Jaques Tati, Pierre Etaix et Peter Brook, son amour pour l’Algérie et la nécessité d’avoir un esprit curieux avec une discipline de travailler son imagination.

Avec son don de conteur, son sens de l’humour et des anecdotes, Jean Claude Carrière a captivé son auditoire, jeudi passé à la salle El Mougar, lors de la conférence organisée dans le cadre du 8e Festival international du film d’Alger (Fica) dédié au film engagé, co-animée avec Ahmed Bedjaoui. Les présents ont ainsi partagé avec lui les moments et les rencontres qui ont marqué son parcours depuis les années cinquante jusqu’à aujourd’hui, où il continue de travailler encore sur de nouveaux projets. La rencontre débute avec la projection d’un documentaire réalisé par Younès Khemar dans le cadre de l’hommage rendu par le 8e Fica, avec des images d’archives de l’Institut national d’archives (INA) retraçant le riche parcours extraordinaire de cet homme qui continue d’être créatif et inventif à l’âge de 86 ans.
Jean Claude Carrière débuta sa conférence, en racontant sa première expérience et rencontre avec le cinéma lorsqu’il a été sollicité pour son premier travail avec le scientifique Jean Rostand pour le « Bestiaire d’Amour ». Il décrivit ce grand scientifique biologiste comme « un être merveilleusement vivant qui ne s’intéressait qu’aux crapauds». Un documentaire historique puisque c’est lui qui a ouvert la chaîne Arte au début des années soixante. Cette rencontre a été le début de la fascination pour la science de Jean Claude Carrière. Le conférencier souligne également que « la vie réserve parfois des surprises agréables qu’il faut accueillir et provoquer ».
En effet, le musée d’histoire naturelle l’a récemment contacté de nouveau justement pour le centenaire de la mort de Jean Rostand et que certainement un nouveau travail sera fait sur ce biologiste. Pour l’anecdote historique, Jean Claude Carrière confie que ce documentaire contient la première image filmée du clonage expérimenté par Jean Rostand qui avait entendu parler des travaux de clonage des scientifiques anglais. Il Précise qu’il a fallu ensuite attendre vingt-huit ans pour qu’il existe une autre image filmée qui est celle du clonage de la fameuse brebis. Il partage ensuite avec les présents sa rencontre avec le réalisateur Jaque Tati et aussi Pierre Etaix avec qui il partagera une amitié de plus de soixante années.

Comment écrire les choses que l’on peut filmer ?

Il confie que c’est son éditeur Robert Laffont qui, suite à un concours, l’envoya chez Jeaques Tati pour « Les Vacances de Monsieur Hulot » avec qui il fera par la suite «Mon Oncle». Il raconte qu’ « un jour j’ai été convoqué par Jacques Tati dans ses bureaux pour écrire « Les Vacances de Monsieur Hulot ». Il n’avait pas lu le scénario, Pierre si. » Tati lui avait alors demandé qu’est-ce qu’il savait du cinéma. Face à la réponse du jeune Carrière, Tati avait appelé sa monteuse, une jeune femme qui s’appelait Suzanne, et lui demanda : «Suzanne prenez ce jeune homme à la salle de montage et montrez-lui ce que c’est que le cinéma. »
Jean Claude Carrière confie que «cette phrase est la clef de ma vie. J’ai passé quinze jours à voir concrètement la différence qu’il y a entre quelques chose qui est écrit comme un scénario et qui est filmé comme un film ».
C’est à ce moment de la conférence que celui qui est considéré par ses pairs comme l’un des plus grands scénaristes au monde, récipiendaire de deux oscars, donnera son conseil le plus précieux pour l’écriture cinématographique : « La question qu’il faut se poser, et comment ce qu’on écrit va devenir un film. Car le cinéma a son propre langage qu’il faut savoir maîtriser. Le scénariste doit prendre en compte tous les paramètres des techniques du cinéma, du jeu du comédien de la notion du temps cinématographique, du budget alloué au film pour que son écrit puisse être filmé. » Il citera à titre d’exemple une phrase toute simple qui illustre le défi : « Le lendemain matin, il est sorti de chez lui », en soulignant que « la seule chose facile dans cette phrase est le verbe sortir, c’est cela le défi du scénariste, comment dire les choses que l’on peut filmer ».

Le son et le cinéma, révolution du XXe siècle

Jean-Claude Carrière souligne également dans sa conférence l’importance de prendre en compte le son pour le scénariste dans son écriture. Un élément qui a révolutionné non seulement le langage du cinéma mais aussi tout le XXe siècle. Il relate à ce propos son apprentissage auprès de Jaques Tati, pour qui le son, ou plutôt les effets sonores, étaient presque « une manie obsessionnelle ».
Il confie à ce sujet : «Il sonorisait tout et il cherchait des effets sonores.» Jean Claude Carrière illustre cela par l’exemple du jour où Tati l’avait emmené pour l’enregistrement d’un verre qui se casse sur de la pierre. «Pendant deux heures et demie, il laissa tomber deux caisses de verre sur une douzaine de plaques de pierre à la recherche d’un son particulier. C’est pour vous dire l’importance du son dans le langage cinématographique. »
L’intervenant explique aussi que « la première chose qu’il faut constater, c’est que le XXe siècle est le premier siècle dans l’histoire qui a inventé de nouveaux langages. Réalisez tout ce qui a été inventé durant ce siècle ». Ceci, à commencer par le cinéma muet. Il y a eu aussi « la radio qui a permis de transporter au loin notre voix qui est un rêve très ancien de l’humanité. Il y a eu l’héritage de la télévision qui a permis de transporter au loin, non seulement notre voix, mais nos images et même quelquefois au moment même où elle se passait dans un endroit du monde nous permettait de les voir chez nous ».
Il revient également sur l’importance du son en estimant qu’ « avec l’enregistrement du son, de la voix, de la parole et de tous les sons du monde qui n’existaient pas jusque-là. C’est presque émouvant, pour moi, de nous rappeler que nous n’avons aucun son du passé. Nous pouvons imaginer que les chants des oiseaux et le bruit des ruisseaux étaient les mêmes mais nous n’en sommes pas tout à fait sûrs. Nous n’avons aucun son de foule. Nous n’avons aucun son de Victor Hugo ou d’autres. Tout commence à partir du XXe siècle. Tout le reste de l’histoire est silence. Le XXe siècle est le premier siècle qui va laisser des sons au futur qui permettra, bien entendu, d’écrire l’histoire d’une manière plus enrichie et tout à fait différente de ce qu’elle était jusque-là. C’est quelque chose que l’on découvre tout au long d’une vie. » Jean Claude Carrière mettra également en exergue la nécessité d’être « curieux » de « ne pas laisser l’esprit rester figé » en confiant : «J’ai 86 ans et demi et je continue à travailler, à être curieux et inventif.» Ajoutant : « Je continue de très près à m’intéresser aux innovations techniques qui sont les nôtres. Vous savez, sans doute qu’en 1986, j’ai fondé l’école du cinéma français que j’ai présidée pendant dix ans. J’ai dû non seulement apprendre mais enseigner. Je me suis toujours tenu très au courant de ce qui se passe dans les images et dans les nouveaux sons.
Ce n’est pas pour rien que je parle des nouvelles techniques d’écritures parce que chaque nouvelle forme d’expression a exigé une nouvelle écriture. On ne peut écrire du cinéma comme on écrit du théâtre ou de la littérature. Il faut connaître ce langage-là. »

L’art de la coopération entre scénariste et réalisateur

A propos des différentes techniques de collaboration entre scénaristes et réalisateurs, Jean Claude Carrière illustrera ses propos avec plusieurs exemples de sa collaboration avec Luis Buñuel, notamment concernant la perception de l’espace et de déplacements sur le plateau de tournage, le temps d’écriture, captiver le public avec la présence d’un couple imaginaire lors des lectures du scénario. Un témoignage précieux, ponctué d’anecdotes drôles sur l’un des plus grands réalisateurs qui a marqué l’histoire du cinéma.
Ainsi , il explique son astuce pour le temps d’écriture du scénario en soulignant que « le temps, il faut le maîtriser, le rendre flexible et savoir prendre le temps pour soi ». L e scénariste donne l’exemple de la technique qu’il avait avec Buñuel ; une première écriture, puis travailler sur autre chose pendant deux mois puis, y revenir. En suggérant : « Il faut laisser l’ouvrier invisible, qui est notre inconscient, de travailler sur le scénario. Laisser reposer quelques temps et puis y revenir.» Il partage avec les présents une autre technique qu’il avait avec Buñuel.

Fouetter l’imagination

Répondant à une question sur l’imagination, Jean Claude Carrière citera qu’à la question quelle serait sa première mesure s’il avait le pouvoir absolu ? Confucius aurait répondu «je réunirais les personnes durant le temps qu’il faudrait pour être d’accord sur le sens des mots ». Le scénariste ajoutera que le sens de l’imagination prendrait pas mal de temps car son sens peut être très large.
Il estime à propos de ce sens que «l’imagination, mon point de vue qui était aussi celui de Buñuel, est un muscle de l’esprit. Il faut le travailler et l’entraîner tous les jours ». Ainsi, il explique qu’avec Buñuel il devait tous les jours, pendant vingt ans, arrêter de travailler à six heures et demie, s’isoler durant une demi-heure chacun dans sa chambre pour inventer des histoires qui n’avaient aucun rapport avec le scénario et se retrouver à 19 heures pour se les raconter. Ainsi « peu importe qu’elle soit drôle ou courte. Mais, il fallait que cela soit une nouvelle histoire. Car l‘imagination a tendance à s’assoupir, à se répéter, à imiter d’autres voix. Il faut constamment, la piquer, la réveiller et l’entretenir. Aujourd’hui, à mon âge, je pratique certaines disciplines, je dirai presque que je la fouette ».

«C’était la guerre», une œuvre à deux voix étouffée dans le silence
Le documentaire « C’était la guerre » est un des rares documents filmiques qui propose un regard croisé sur les faits historiques, tels qu’ils sont vus par l’Armée de libération nationale et tels qu’ils sont perçus par l’armée coloniale. A propos de ce projet, Jean Claude Carrière, qui a un amour particulier pour l’Algérie, explique qu’il était présent en Algérie en 1961pour effectuer son service militaire. Quelques années plus tard, il avait la nostalgie de l’Algérie. Il avait alors rencontré Lakhdar Hamina et étaient devenus amis. Le réalisateur algérien l’avait invité à venir en Algérie et c’est là, où le scénariste français, ancien appelé de la guerre d’Algérie, rencontre le commandant Azzedine et Ahmed Rachedi. Il confie à ce sujet : «On a eu l’idée de faire pour la première fois de l’histoire. Un film commun sur notre guerre qui serait coécrit, coréalisé et coproduit par les deux pays qui ont fait cette guerre. Et cela n’a pas été facile, mais cela a été coproduit par les deux télévisions algérienne et française. »

Jean Claude Carrière témoigne à propos du choix du titre de cette œuvre rare et presque unique dans le genre: « Un jour on a demandé à la mère de Lakhdar Hamina, quand vous repensez à cette période, où votre mari a été tué, où votre frère a été torturé, quel est votre sentiment ? Elle nous a répondu : C’était la guerre. Cela nous a paru un titre formidable. »

Il précise aussi pour l’écriture du scénario que le film a été adapté de « La Paix des braves » de Jean-Claude Carrière et « On nous appelait fellagas » du commandant Azzedine, avec une démarche de concilier les deux regards.
A propos de ce documentaire entièrement tourné en Algérie, Jean Claude carrière insiste sur le fait que « c’est très rare que deux pays décident de faire un film ensemble. Lui, avait des choses à dire sur certaines méthodes du FLN et moi, beaucoup de choses à dire sur certaines méthodes de l’armée française».
Il regrette toutefois que ce film ne soit jamais passé à la télévision algérienne et passé une seule fois à la télévision française. Il a même remporté un grand prix. Mais depuis, il n y a plus de trace de ce film. Il estime à ce propos que «c’est comme si les pouvoirs politiques des deux côtés ne voulaient plus entendre de ce projet qui est unique dans sa forme cinématographique. Un film que l’on voulait étouffer et mettre sous silence. » Ajoutant que « même si vous allez à l’INA, vous ne trouverez pas de trace de ce film. Et maintenant, même dans liste des films que vous avez dans la liste d’Algérie, il n’existe plus». Assurant toutefois que «ce film existe encore, on peut le voir en cassette vidéo, j’en ai une copie ».

Le théâtre, un art libre et inventif
Hommes aux multiples talents qui a également écrit et adapté pour le théâtre, Jean Claude Carrière explique que sa passion du théâtre est nourrie par la rencontre directe avec le public. « Ici et maintenant ». Un art qui s’est libéré des techniques et du réalisme grâce à la venue du cinéma et qui a réussi à devenir une expression créative pétrie de liberté et d’inventivité.
Concernant son amitié le liant au metteur en scène, acteur et réalisateur britannique Peter Brook, il confie : « Je dirai que nous sommes assez complémentaires. C’est mon plus long compagnonnage de 37 ans et certainement celui qui m’a fait faire les choses les plus difficiles. »
L’orateur reviendra longuement sur leur première rencontre, le début de leur collaboration ainsi que sur la genèse de « Le Mahabharata ». Un spectacle de Peter Brook, basé sur l’épopée indienne du Mahabharata avec adaptation de Jean Claude Carrière et de Marie-Hélène Estienne.

La représentation totale durait neuf heures.

Ce projet demanda onze années de travail avec plusieurs voyages en Inde afin d’y étudier la culture. La production a été assurée par le Centre international de créations théâtrales-Bouffes du Nord. La première a eu lieu durant le 39e Festival d’Avignon, le 7 juillet 1985. Jean Claude Carrière confie à propos de sa passion pour ce projet qu’il y a une phrase dans le Mahabhrata qui cristallise cela : «Tout ce qui dans le Mahabhrata est autre part, ce qui n’est pas, n’y est pas ailleurs».

L’invisible ou la probabilité que 1+1= 11

Sa fascination pour la science et l’astrophysique et le Cosmos a également été abordée par Jean Claude Carrière au cours de sa rencontre avec le public algérien. L’auteur de « Conversation sur l’invisible », coécrit avec les astrophysiciens Jean Audouze et Michel Cassé, ainsi que de nombreux autres ouvrages sur le sujet, expliquera sa fascination pour cette science en estimant que « c’est probablement la plus grande révolution de l’esprit que le XXe siècle a connu. Ce qui s’est passé avec Einstein, la physique quantique et l’école de Copenhague a totalement transformé la notion même de science ». Il étoffera son propos en soulignant que «jusqu’au XIXe siècle, la science savait. C’était clair que 1+1 =2 ; mais, aujourd’hui, il existe la probabilité que 1+1 =11. C’est cela qui est fascinant et excite au plus haut point l’esprit. Par exemple, dans cette pièce, il peut y avoir un milliard d’autres univers qui appartiennent à des dimensions que nous ne percevons pas». Le passionné du cosmos ajoute: «Ce monde de l’invisible éveille la curiosité de l’esprit. C’est pour cela que je conseille toujours aux jeunes d’aujourd’hui de se diriger vers les carrières scientifiques parce qu’ils ont beaucoup de choses à faire et à découvrir. »

Utiliser la dramaturgie pour défendre une cause

Il conclura sa conférence en soulignant qu’ « un festival, comme celui où nous sommes aujourd’hui, est un endroit idéal pour échanger, pour se poser des questions et pour essayer de réaliser dans quel monde nous vivons et dans quelle technique nous sommes obligés de travailler ». En marge de la conférence, il souligne à propos de la notion d’engagement qu’« il faut faire attention au mot engagé. Un film engagé veut dire un film militant qui défend une cause. Mais cette cause peut être perfide et perverse et un film nazi peut être engagé dans une direction qui, aujourd’hui, nous répugne ».
Il explique aussi que le cinéma ne peut pas être pédagogue sans être ennuyeux. L’ennemi numéro un d’un film, c’est l’ennui. Ainsi, si on veut faire passer un message, il faut absolument le faire à travers une histoire intéressante et ne pas avoir un personnage porte-parole qui va dire au public le message. Cela ne marche jamais. Le scénariste oscarisé précise à ce sujet qu’il faut de préférence trouver un conflit entre les personnes qui défendent une position et ceux qui défendent l’opposé et essayer d’amener le public vers celle que l’on pense être la meilleure des solutions. Soulignant que « le cinéma prédicateur, il n’y a rien de pire que cela ». Jean Claude Carrière offrira aussi comme conseils à ceux qui veulent faire du cinéma engagé qu’ « il faut passer par la dramaturgie, par des rapports narratifs dramatiques entre les gens, que chacun puisse exprimer librement son point de vue, les gens s’exprimentlibrement. Avant tout, il faut choisir une cause et à l’intérieur du film donner à l’adversaire les meilleurs arguments possibles pour pouvoir vous obliger, vous, à aller au-dessus ».

Qui est Jean-Claude Carrière
Ecrivain, scénariste, dramaturge, acteur et réalisateur, Jean-Claude Carrière est né en 1931 dans le sud-ouest de la France. Il a étudié les lettres et l’histoire, mais c’est vers le dessin et l’écriture qu’il se tourne. Après son premier roman, « Lézard » (1957), il s’oriente vers le scénario. A partir de 1964, il entame une collaboration de près de vingt ans avec Luis Buñuel. Ils adaptent des romans et écrivent ensemble « Le Charme discret de la bourgeoisie » (1972), qui leur vaut une nomination à l’Oscar du meilleur scénario. Carrière a travaillé aussi pour Milos Forman et est le scénariste de nombreux grands films. César du meilleur scénario en 1983, il a reçu de nombreux prix, dont l’Oscar d’honneur aux Governor Awards (2015). Il est une référence mondiale du scénario.