Par Fayçal Djoudi et Lyes Sakhi
Une page de la grande histoire du syndicalisme algérien a été brièvement ouverte, hier, au forum d’El Moudjahid. Ce lieu de débat a, en effet, abrité en collaboration avec l’association Mechaâl Echahid, un modeste mais touchant hommage à Boualem Bourouiba, l’une des figures historiques de la centrale syndicale UGTA et un de ses fondateurs dans le feu de la guerre de libération.
L’homme, qui joua un rôle important dans la création d’un syndicalisme algérien, libérateur avant le basculement de 1962, et combattif durant les premières années de l’Indépendance, a été quelque peu oublié, aujourd’hui. Injustement d’ailleurs, d’autant qu’il est un des rares acteurs à nous avoir laissé une histoire du syndicalisme dans notre pays.
Son livre «Les syndicalistes algériens. Leur combat de l’éveil à la libération 1936-1962», publié chez l’Harmattan en 1998, puis réédité par les éditions Dahlab et l’Enag en 2001, est un témoignage de premier plan sur l’histoire des luttes ouvrières dans notre pays depuis l’Entre-deux guerres mondiales et l’indépendance. Une contribution où Boualem Bourouiba montre comment syndicalisme et nationalisme marchaient ensemble et comment le premier, contrairement à ce que certains prétendent aujourd’hui, a fortement nourri le second.
Pourquoi cet oubli ? L’historien Daho Djerbal, présent hier à l’hommage, dira que «l’histoire enseignée aujourd’hui à l’université ne reflète pas une volonté de connaître et de rendre hommage à ceux qui donnèrent leur vie à la cause nationale». Il ajoutera que le syndicalisme n’ayant pas la place qu’il mérite dans des études sur le nationalisme algérien, elles-mêmes sujettes à débat, on se retrouve avec «une jeune génération qui ne connaît pas bien son histoire et ignore presque tout des figures actives sur le double front du syndicalisme et du nationalisme». Il est vrai, qu’hier, dans la salle du forum d’El Moudjahid, il n’y avait que des têtes grises et des personnes d’un monde ancien.
Parmi les présents, d’anciens militants syndicalistes qui ont bien connu Boualem Bourouiba, né le 24 février 1923 à El Kseur près de Béjaïa, qui a fait ses premiers pas dans le monde du travail et du syndicalisme dans la dure école des cheminots algériens. Employé aux Chemins de fer algériens (Sncfa) comme son père, il s’éveilla vite au militantisme puisqu’il intégra très jeune le PPA, avant de s’affilier à la CGT. Un parcours classique qui devait l’amener après à rejoindre le PPA-MTLD en tant que membre de la commission centrale des affaires sociales et syndicales (Ccass) du MTLD, avant de fonder l’Ugta, en 1956, en compagnie de Aïssat Idir, qu’il avait rencontré neuf ans auparavant, en 1947 à Alger.
Tous ces aspects et d’autres ont été restitués, entre autres, par un ancien cadre et secrétaire national de la centrale, Abdelmadjid Azzi. Celui qui a été également secrétaire général adjoint de l’Ugta, racontera qu’il était militant du Parti du peuple algérien (PPA), et qu’«il a fait ses premiers pas de syndicaliste dans les chemins de fer».
«Il était, comme les autres travailleurs et saisonniers, syndiqué dans la Confédération du travail, dominée par le Parti communiste algérien (PCA) à l’époque». «C’est dans le feu de la guerre de libération que l’idée de la création d’une organisation syndicale indépendante de celles existantes, et proprement algérienne, a germé», a-t-il rappelé. Le témoignage qu’il a fait de Boualem Bourouiba a permis de retracer le parcours d’un syndicaliste à l’ancienne, partagé entre la défense du prolétariat ouvrier et la cause nationale pour laquelle il paya le prix en ayant été emprisonné dans des camps d’internement coloniaux. Celui d’un homme confronté à ses peurs et capable de les surmonter par ses convictions. «Lorsqu’un sujet le fâche, il essaie d’abord de l’éluder, se résignant enfin à l’aborder», s’est souvenu Abdelmadjid Azzi, qui a souligné que Boualem Bourouiba, en nous laissant un livre sur les syndicalistes algériens, a fait également œuvre de mémoire et d’histoire. Son ouvrage, il n’a malheureusement pas pu le terminer en raison de ses problèmes de santé, indiquera Abdelmadjid Azzi, qui s’est chargé, à la demande de la famille du défunt, a-t-il dit, de poursuivre le travail entamé et de le publier. Ahmed Guetiche, cadre dirigeant à l’UGTA, rendra hommage à «un militant sérieux et compétent», disparu en février 2011 à l’âge de 88 ans, qui fut ostracisé durant sa vie et exclu des honneurs de la République.<