« L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerai jusqu’à la mort


Loin de toi moi je vieillis Les quatre vers de la chanson de Slimane Azem, cités en épigraphe ci-dessus en hommage à ce grand chantre de la chanson algérienne et à ce grand amoureux de l’Algérie, forment une partie du refrain de sa fameuse chanson « L’Algérie, mon beau pays ». Ces vers, à eux seuls, montrent, on ne peut mieux, combien l’Algérie comptait pour le chanteur. Cette chanson, en effet, en plus d’être une de ses plus grandes chansons et poèmes, est une véritable déclaration d’amour pour l’Algérie, son pays natal.

Par Arezki Ighemat, Ph.D en économie, Master of Francophone Literature (Purdue University, USA)
Pour ceux qui pensent, ou seraient tentés de penser, que Slimane Azem, parce qu’il chante dans sa langue maternelle, le kabyle, ne chante que sa kabylie, il faut souligner avec force que cette déclaration d’amour ne s’adresse pas à la Kabylie en particulier, mais à l’Algérie, le pays où il est né et où il avait passé sa jeunesse. Ceci est d’autant plus vrai que cette chanson, il la chante non seulement en kabyle, mais aussi en français, sachant pertinemment que la majorité des Algériens comprennent et parlent le français. Le présent papier est un hommage à ce grand poète et chanteur algérien et à ce grand patriote. Il comprend deux volets : dans le premier, nous donnerons une brève biographie du chanteur (nous disons « brève » car il serait impossible de relater ici plus de 40 années d’exil en quelques lignes) et dans le deuxième, nous exposerons son poème dans les deux versions française et kabyle (cette dernière étant notre propre traduction en lettres latines). Cependant, il faut aussi dire que cet hommage que nous rendons à Slimane Azem par écrit n’a pas pour vocation de remplacer l’écoute et l’appréciation de la chanson elle-même car la voix du chanteur, son art de la diction, et bien sûr la musique sont impossibles à transcrire sur papier. Nous conseillons donc vivement aux amateurs de Slimane Azem – en particulier à notre diaspora partout où elle se trouve dans le monde – d’écouter personnellement cette chanson, dans la langue qui lui convient. Personnellement, chaque fois que je l’écoute, je ne peux pas m’empêcher de chialer comme un enfant tant elle me rappelle ma propre vie d’exil et mon beau pays, l’Algérie.

Qui est Slimane Azem ?
Poète et chanteur algérien, né le 19 septembre 1918 à Agouni Gueghran, dans la wilaya de Tizi Ouzou, il est décédé le 31 janvier 1983 à Moissac, Tarn et Garonne, France. Il émigre en France en 1937 et commence son aventure d’exilé. Sa première chanson – Amuh Amuh – consacrée à l’émigration sort en 1940 et sera le début d’une carrière riche de plus d’un demi-siècle. Slimane Azem s’est inspiré des poèmes de Si Mohand U M’Hand, un autre poète Algérien de renom, mais aussi de la poésie de Jean de La Fontaine, le célèbre conteur français connu surtout pour ses fameuses « Fables ». En effet, les thèmes abordés par Slimane Azem ressemblent beaucoup à ceux abordés par Si Mohand U M’Hand : un monde en désarroi, une société dont les fondations ont été brisées et où les valeurs d’antan ont disparu, remplacées par des comportements non conformes aux traditions ancestrales algériennes. Dans son répertoire de chansons, la dimension religieuse, sans être omniprésente, est souvent présente, comme nous le verrons dans la deuxième partie de ce papier où nous donnons une liste, non exhaustive de ses chansons. Cependant, le thème dominant dans ses poésies chantées est l’exil, comme dans le cas de « d’aghrib, daberani » (exilé étranger) et « Ayafroukh Ifirelès » (ô hirondelle, oiseau messager), et bien sûr, « A thamourthiw i3zizen » (mon pays bien aimé) ainsi que la chanson que nous mettons en exergue dans le présent hommage « L’Algérie, mon beau pays ». Il faut aussi souligner que Slimane Azem avait le souci de la pudeur et voulait que ses chansons puissent être écoutées par les familles, petits et grands.
A l’âge de 11 ans, il avait travaillé dans la ferme d’un colon français à Staouali, à l’ouest d’Alger. En 1937, il avait débarqué à Longwy, une commune française dans le département de Meurthe et Moselle, en Loraine, dans le cadre de ce qui était appelé le « Service du Travail Obligatoire » créé par le gouvernement de Vichy (1940-1944) dirigé par le Maréchal Pétain. Il avait aussi travaillé dans une usine d’acier avant d’être mobilisé durant la « Phoney War » (Drôle de Guerre) qui fut déclenchée à la suite de la déclaration de guerre lancée par le Royaume-Uni et la France contre l’Allemagne nazie le 3 septembre 1939 et qui se termina par l’invasion de la France et des Pays Bas le 10 mai 1940. En 1940, il sera démobilisé et partira à Paris où il travaillera comme apprenti électricien dans le Métro de Paris. En 1944, il fut déporté par l’armée allemande dans le Rineland, sur la rive du Rhin, où il demeurera jusqu’en 1945.
Ayant reçu des menaces de mort et étant interdit de chanter en Algérie après l’indépendance, Azem repartira en France en 1962. Il sera devenu, depuis, le chantre de la chanson kabyle et algérienne. En 1970, il avait reçu le disque d’or en même temps que l’autre chantre de la chanson kabyle, Noura. Il avait aussi été admis à la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique), une association française fondée en 1951. Son premier enregistrement fut avec la chanson « Amuh Amuh ». Dans les années 1970, il créera, avec Cheikh Nourredine, un autre grand nom de la chanson et de la comédie kabyle et algérienne, une série de sketches comiques très populaires. Dans les années 1970, il composera, en langue française et en langue kabyle, deux chansons-phares : « L’Algérie, mon beau pays » et « Carte de résidence ». Avec les revenus de ses chansons, il achètera une ferme à Moissac (Tarn et Garonne, France) où il passera 6 mois chaque année à cultiver, par nostalgie, deux de ses arbres préférés : le figuier et l’olivier. Le 3 novembre 2008, la ville de Moissac avait décidé d’honorer le chanteur en nommant un square de la ville par le nom de Slimane Azem. En 2013, la ville de Paris honorera aussi le chanteur en donnant son nom à un square dans le 14è arrondissement. Il faut rappeler aussi que Slimane Azem avait un frère, Ouali Azem, qui était membre du Parlement français de 1958 à 1962 sous la 5è République. Slimane Azem avait écrit et chanté plus de 170 chansons. Voici une liste, non exhaustive, de ses chansons :

L’Algérie, mon beau pays ; Thamourthiw Azzizen ; La carte de résidence ; Thaq vaylith ; Dites-moi, mes amis ; Baba ghayou ; Ayadhou Goual ; Azger yak al gmas ; A Muh a Muh ; Aoui kid yeran asimoh Omhend ; Taksit Boumkarkar ; yekfa laman ; ay addheggwal ; itsaoui dnouve lyris ; aya froukh ifirelès ; tasekkurt ; ould yemouth ; thoura jarvagh koulchi ; awi soufan ; a ya haddad ; Alouaqt aghadar ; adda meziane ; afha ya djrad ; ahatha guitarthique ; thaq sit lajemiyen ; ddunit akka i telha ; tharoui theberoui ; adhenkough mazal ; Ouid yemouthen ; amkorkor boumedhoun ; vava dhemis ; aya assas tala ; aha lala lala ; amek aranili sousta ; tekkouk ; akka idifagh ; dda meziane ; netsrou netsghl ; tlatha yokjan ; mohand oukaci ; ayah Hmedh ; argaz ethmattouth ; zehar dhi china ; aya moudhin ; amka akka ; themzi irouhen ; elouaqth ivedlen ; anagh aneker lahsane ; ayene jervegh ; mouth e tavamouth ; diminou ; ih a lukan a t zred ; el varkouk suite ; lall mergaza ; oulache loukane ; ay ul iv ; simouh oum had yennad ; zzhar lawjen ; qarn arbatache ; enta mir ; akhinigh ; azoukh ezoukh ; Madame encore à boire ; ahafidh yassetar ; ouq aigh ; ezmane inkha trwedh ; anagh aya boudh ; ssut ttsekrin ; mateddoudh anrouh ; khem akoudhnek ; le vent du nord ; nanas yaouk chah ; Tizi Wezzu ; wayvenou way ts houdou ; Qui croit encore ; anida t fereun ; Ma génération ; Ezzoukh del mechmach ; idhahred ouagour ; El foul ivawen ; Rabbi adh yahfou ; Dneki id nekki ; Saha dil ghorva ; idhrimen ; Rebbi irehmen ; Sidi bnadem ; La Colonie du Souterrain ; O Jeweller ; Rebbi el moudeber ; Siyad ilaeqel ; J’rest debout ; baba ghaou ; edounith ; Al fahem ; Lahbab elouaktha.

Une authentique déclaration d’amour pour son pays, l’Algérie
Dans ce poème digne des grands poètes algériens et français dont il s’est inspiré, Slimane Azem chante son amour pour le pays qui l’a vu naître. En effet, en dépit du fait que l’Algérie était un pays encore sous occupation française et que les Algériens vivaient dans l’injustice et la ségrégation à l’époque où il était encore au pays, et en dépit aussi du mieux-être que lui avait offert la France, son pays hôte—ou pays d’exil, comme il préfère l’appeler—Slimane Azem n’a jamais oublié son pays d’origine. En parlant de la beauté naturelle de l’Algérie, il dira notamment « L’Algérie, mon beau pays. Avec tes sites ensoleillés, tes montagnes et tes décors » […] Pour moi ce paysage est le préféré de la Terre ». Noter qu’il ne dit pas, « c’est mon paysage préféré, mais c’est le paysage « préféré de la Terre ». Comme quoi c’est un des paysages les plus beaux du monde. Il dira aussi que son amour pour l’Algérie ne varie pas avec les circonstances socio-économiques ou politiques du pays et qu’il est indépendant des crises qui l’atteignent périodiquement, mais qu’il est plutôt éternel et ne meurt qu’avec sa mort : « Je t’aimerai jusqu’à la mort. Loin de toi je vieillis. Rien n’empêche que je t’adore ». Le comble de son amour pour l’Algérie, son pays natal, est exprimé dans les deux derniers vers du refrain : « Jamais je ne t’oublierai, Quelque soit mon triste sort ». En d’autres termes, rien ne changera l’affection qu’il porte au pays de ses parents, même les mésaventures qui peuvent lui arriver dans le pays-hôte, comme il l’indique dans sa chanson : « J’ai mené une vie de bohême, et vécu dans le cauchemar. Quand je chante ce poème, je retrouve tout mon espoir ». Voici le texte intégral de la chanson, en langue française et en kabyle

Chanson en français
L’Algérie, mon beau pays
Je me rappelle cette nuit d’orage
Entouré de mon père et de ma mère
En exil dès mon jeune âge
J’ai préparé mes affaires
Pour mon premier voyage
M’exiler au-delà des mers
Je revois d’ici mon village
Et tous ceux qui me sont chers
Pour moi ce paysage
Est le préféré de la Terre
L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerai jusqu’à la mort
Loin de toi, moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore
Avec tes sites ensoleillés
Tes montagnes et tes décors
Jamais je ne t’oublierai
Quel que soit mon triste sort
Seul, je me parle à moi-même
J’ai failli à mon devoir
J’ai mené une vie de bohême
Et vécu dans le cauchemar
Quand je chante ce poème
Je retrouve tout mon espoir

L’Algérie, mon beau pays
Je t’aimerai jusqu’à la mort
Loin de toi, moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore
Avec tes sites ensoleillés
Tes montagnes et tes décors
Jamais je ne t’oublierai
Quel que soit mon triste sort

Chanson en kabyle
Tamourthiw iyehzizen
Chfigh amassa asmid rouhegh
Mid refdegh thi valizine
Tferniyid widhi at hemlegh
Yemma aked adh vava dsin
Nouthni Tsroun madnek haznegh
Midnefsefrak djghthen dine
Amzoun del mouth ayemouthen
Mid di har levhar akin

(Refrain):
Tamourthiw athin i3zizen
Edjghkem n’bla levghiw
Machi dnek aguekhtharen
Aka gouraw dilbekhthiw
Nek zedghegh adna nithan
Madkhemini thezdaght Ouliw
Ayigh lahsav imaniw
Segasmi ligh meziyagh
Ntigh da ghrib Sthmourthiw
Awrnghigh our oukhiregh
Djigh lahvav dimawlaniw
Ak delhouma diloulagh
Tsghenigh tbiregh ouliw
Amassa ardoughalegh

(Refrain):
Azked anidha ouredigh
Daghriv d’thmoura medden
Dlahthv kane aydessouligh
Ak del wahch ak dlemhayen
Thoura mi jervegh zrigh
Lad khenough iyeghriven
Thamourth ithed atsmenigh
Atzekfou laharva dayen

(Refrain):
Al Gherva outzedou outhetsfoukou
Igaadan I mazal arezath
Tsetzou thetchiy the douha sa tgherou
Aysevren yergazen id mahnath
Echfouth ath wivghen ad yachfou
Yarna wadnedghil ourdirenou
Thoura tsgherventh oula thelkhalath
Rien n’empêche que je t’adore »