De l’hommage à la réunion de souvenirs partagés : quand il ne faut pas oublier le poète, l’homme et se remémorer le legs en flambeau. Hommage à Hamid Nacer Khodja.


Le Jeudi 12 janvier 2017 a eu lieu au Centre Culturel Algérien de Paris un hommage à Hamid Nacer-Khodja intitulé « La poésie algérienne, J. Sénac, A. Camus… Hamid Nacer-Khodja, une vocation ». Celui-ci s’est déroulé avec la participation de Denise Brahimi, l’une des plus grandes spécialistes de la littérature algérienne ; Agnès Spiquel, spécialiste d’Albert Camus et présidente de la Société des Etudes camusiennes ; René De Ceccatty, écrivain et Mehdi Nacer-Khodja, neveu de Hamid Nacer Khodja. Le débat a été modéré par Guy Dugas, qui fut le directeur de thèse de Hamid Nacer Khodja. C’est le neveu du regretté Hamid Nacer-Khodja qui a entamé l’hommage, dans une lecture de texte qui a fini dans une improvisation émouvante, il tenait à raconter les rues, les chemins parcourus avec son oncle dans Alger et Djelfa. Il fera part de cette anecdote émouvante, où dans un taxi algérois, il dira qu’ensemble ils ont écouté Ya djazairyalaasima de Meksoud. Il dit alors que peut-être se fut pour son oncle la dernière musique algéroise qu’il eut à entendre. Et lorsque l’on connait les paroles de cette qacida, l’émotion ne peut être que forte. Parti dans l’improvisation, il racontera des souvenirs d’enfance, de discussions, d’échanges. En somme, le temps d’une prise de parole, le neveu a rendu vie à son oncle regretté dans une grande force, car s’il a réussi à émouvoir toute l’assemblée, il avait lui-même toujours le sourire aux lèvres, comme s’il nous enjoignait à nous souvenir d’Hamid Nacer-Khodja, comme lui, par le sourire, le rire, la bonhomie et la joie. Agnès Spiquel a rendu hommage, pour sa part, aux travaux du défunt, par une étude comparée de ses travaux sur Sénac et Camus. Toute la cohérence de ces liaisons a été maintenue par les lectures qui venaient suivre les prises de paroles. Ainsi, après l’hommage du neveu, une lecture du roman de Nacer-Khodja décrivant sa jeunesse a été faite par Églantine Jouve, et à la suite d’Agnès Spiquel, c’est un échange de lettre entre Sénac et Camus qui a permis de rendre concret tout le propos de synthèse offert des travaux du défunt. René de Ceccaty a offert un hommage émouvant, nous ramenant à ses années estudiantines et ses premières rencontres avec cet algérien étonnant passionné de Sénac. Au-delà de l’émotion, l’écrivain a réussi à rendre compte d’une amitié tissée d’année en année, de mot en poème et qui trouvera épiphanie dans l’édition des œuvres de Sénac chez Actes Sud, préfacé par lui-même et postfacé par Hamid Nacer Khodja. L’un ouvrant le recueil, l’autre le fermant, pour mieux exalter une passion commune celle du verbe et de la poésie. Et comme le dira Denise Brahimi dans sa communication qui voulait lire le roman Jumeau réédité aux éditions Kalima : « Amour, poésie, folie, sont la même chose ». Et ce soir-là, nous avions réuni face à nous, trois universitaires et un écrivain épris d’une même passion, qui était en définitive une même profonde et sincère amitié envers le romancier modeste qui n’aura jamais voulu s’imposer en tant que tel comme a voulu le souligner Guy Dugas. A ce sujet, Denise Brahimi avouera son interrogation quant au titre du roman Jumeau, se demandant s’il s’agissait pour l’auteur de se dédoubler, lui-même et son autre mystique. Mais, il a fallu attendre le débat avec le public, durant lequel, Marie Virolle première éditrice de l’auteur défunt qui avouera cette anecdote. Hamid Nacer Khodja, lui avait expressément demandé d’être édité en 2012. Elle indiqua qu’elle n’avait pas cherché à comprendre pourquoi par amitié fidèle et fit tout en œuvre pour éditer le roman en 2012. Or, elle comprit pourquoi, en 2012, seront rééditées parallèlement les Œuvres poétiques de Jean Sénac. Ainsi, jusque dans son œuvre romanesque Hamid Nacer Khodja a gardé une fidélité gémellaire au poète à qui il a voué sa carrière et sa vie. Le Centre culturel algérien a choisi de clore l’hommage par un montage d’une dernière conférence qui eut lieu en 2014 en son sein même entre René de Ceccaty et Hamid Nacer Khodja. Il n’y a jamais plus bel hommage que de laisser parole à celui qui nous a quittés. Dans ce montage vidéo, nous avons pu retrouver toute la fougue de Nacer Khodja a parlé de Sénac et sa déception au sujet de nombreux auteurs algériens qui lui ont tourné le dos et qui l’ont abandonné jusqu’à sa mort. Il rappelait, à juste titre, comment ces auteurs devaient beaucoup à Jean Sénac pour leur promotion, leur mise en avant et en 2014, des années après sa mort, il en avait encore la voix tremblante d’émotion de ne toujours pas comprendre comment un homme qui a choisi l’Algérie, qui a œuvré pour l’Algérie ait pu être ainsi abandonné. Le montage s’est terminé par une lecture mise en image de Hamid Tibouchi lu par la comédienne Danielle Catala. Un poème qui a littéralement coupé le souffle de toute la salle, par sa force, son émotion à fleur de peau et sa profonde tristesse. Il se terminait par l’idée qu’il nous restait d’être vivant. Et en effet, comme le débat qui a suivi les communications, il est à noter la prise de parole de beaucoup de personnes dans le public pour rappeler l’homme, sa gentillesse, sa bonhomie, des souvenirs, des rencontres, des échanges. En somme, il ne s’agissait plus d’un hommage mais de retrouvailles communes avec un homme généreux et humble. Nous nous sommes permise, nous-même, de prendre parole pour rappeler ses enseignements à l’université nouvelle de Djelfa et à l’ENS de Laghouat, et le rôle qu’il a eu pour de nombreux étudiants, doctorants et docteurs en étant membre de leur jury de thèse et j’ai fait appel à celle de mon ami et collègue Dalil Slahdji. J’avais tenu à expliquer qu’au-delà des travaux sur Sénac et Camus, au-delà de son œuvre romanesque, il était aussi un professeur qui a donné vocation, conseil, bienveillance à de nombreux nouveaux critiques algériens. Et qu’il avait laissé un lourd legs, celui du flambeau, celui de garder sa rigueur, sa culture et son don pour offrir à autrui son savoir. Et qu’en cela, il était pour nous jeunes critiques algériens un devoir fort de ne jamais oublier la leçon.
Il est toujours triste de devoir écrire ce genre de texte une fois la personne disparue, je me souviens encore de mes derniers échanges par mail, où il gardait malgré l’écrit et malgré tout, un ton souriant et bienveillant. Il est triste de devoir parler de lui au passé parce qu’il fait partie de ces personnes qui ne peuvent pas nous quitter, qui ne peuvent être oubliées. Et l’Algérie a malheureusement eu en 2016 de trop nombreuses pertes comme autant de legs qu’il nous faut aujourd’hui porter en étendard pour ne jamais oublier qu’une culture ne meurt pas quand ne sont pas oubliés ceux qui ont permis sa création, sa nomination et sa vivacité. Que la poésie demeure, que le Verbe reste, Hamid Nacer Khodja sera toujours pour nous le passeur de mots qui aura voué une vie entière à nous les rendre accessibles.

*Doctorante en lettres à l’Université de Lorraine, chercheur en Lettres, membre associé au CRASC, UCCLLA.