L’hommage organisé hier à l’Ecole nationale d’Administration (ENA) par le Conseil national économique, social et environnemental (CNESE) en collaboration avec le Centre de recherche en économie appliquée au développement (CREAD) à l’économiste et sociologue M’hamed Boukhobza, assassiné en juin 1993 à l’âge de 52 ans, a permis aux participants de souligner l’intérêt pour le pays de disposer d’outils de planification et de prospective pour une meilleure conduite de son économie et de ses ressources.

Par Nordine Azzouz
L’action de l’Etat et du gouvernement demeure trop souvent réduite à la simple gestion conjoncturelle des crises et des urgences. Ils ont perdu cette capacité qu’ils avaient par le passé à se projeter dans le long terme et anticiper les besoins du pays, nous dira en substance l’économiste associé au CREAD Azzedine Belkacem Nacer. Auteur d’une communication intitulée «Quelle planification économique pour l’Algérie d’aujourd’hui ?», il nous dira qu’il y a «urgence aujourd’hui, pour le pays, à planifier une politique économique, identifier ses avantages et ses faiblesses et définir une perspective».
Selon lui, il y a nécessité de revenir avec les «moyens et les besoins» d’aujourd’hui à la «culture du plan» que l’Algérie a perdue dès le milieu des années quatre-vingt pour anticiper ses évolutions à tous les niveaux d’activité et d’existence et se préparer à relever les défis qu’elles présentent. «Les cadres ont un rôle crucial à jouer dans la production des connaissances au service de la planification et du développement», ajoutera son collègue Mohamed Benguerna, en supplément de son intervention publique sur la même thématique. Ce spécialiste du monde de l’entreprise, qui affirme s’inspirer de la démarche de M. Boukhobza et de «son école», a plaidé pour une mise en adéquation de la théorie accumulée dans les facultés de sociologie et des sciences économiques avec la pratique du terrain «dur» pour produire, une «recherche utile» et permettant la production d’une connaissance «pratique», ouvrant la voie à des projets de développement concrets.
Mahmoud Ourabah, qui a relaté plusieurs «points d’histoire» sur la manière dont il travaillait seul ou en compagnie de M’hamed Boukhobza dans les années soixante-soixante-dix, a restitué l’importance du travail de recensement – dont celui de la population en 1966, le premier du genre – et des enquêtes de terrain destinées à la puissance publique au titre de la «planification comme outil de développement et de cadrage de l’investissement», titre de son intervention durant laquelle il a évoqué librement comment, en dépit du petit nombre de chercheurs et de la faiblesse des moyens de l’époque, des équipes ont pu collecter et produire de l’information rendue utile à l’effort de construction de l’Algérie indépendante.(Suite en page 4)
«Le plan n’a jamais été une priorité» depuis, mentionnera-t-il dans son récit des expériences vécues à la fin de la décennie soixante-dix.
L’absence de recensement, le manque de l’information statistique sont les éléments marqueurs de l’absence de planification, dira encore Azzedine Belkacem Nacer. Ils sont au cœur des difficultés à gérer les ressources du pays et à les mobiliser dans une logique économique de sortie de crise. On parlera à ce sujet de l’impuissance de la puissance publique à trouver une solution à l’extension dangereuse de la sphère informelle et à dégager pour le pays des politiques de croissance lui permettant de créer une réelle alternative aux hydrocarbures et générer de la croissance.
Notamment dans le monde agricole, un secteur qu’abordera Omar Bessaoud. Ce spécialiste de l’économie agricole rappellera avec d’autres que la culture du bilan en Algérie, «celle qui permet de corriger les insuffisances, d’anticiper les évolutions et d’appréhender les difficultés futures, est devenue le grand absent du débat et de l’action économiques. Chose qui n’a pas existé au temps où M’hamed Boukhobza travaillait, dira-t-il, en rappelant qu’il était d’abord un «grand spécialiste du monde rural» avant de s’intéresser à l’urbain, deux questions qu’il abordera dans un ouvrage abondamment cité hier comme un livre-référence : «Octobre 88, évolution ou rupture ?». «Pour poser une question qu’on ne se pose pas assez aujourd’hui : quel projet de société pour l’Algérie», fera remarquer Hamid Khaldoun, qui figurait parmi les plus jeunes des chercheurs qui travaillaient sous la coupe de M. Boukhobza, notamment dans l’association de recherche, Ardess.

Corriger les insuffisances, anticiper les évolutions et appréhender les difficultés futures
Tous ces intervenants ont tous croisé le chemin de M. Boukhobza ou travaillé avec lui pendant des années jusqu’à son assassinat. La parole qu’ils ont eue dans la salle ou en visioconférence, au sujet de l’homme et du chercheur, a, donc, été riche en témoignages scientifiques et prenante en anecdotes à faire jeter des larmes. Chacun à sa façon, ils ont restitué le parcours d’une des figures majeures de la sociologie appliquée à l’économie du développement dans notre pays. Chacun selon ses mots et ses souvenirs personnels, ils ont surtout pris en exemple ses contributions et ses expertises pour montrer du doigt la nécessité pour l’Algérie de se créer les outils indispensables dont elle a besoin actuellement pour «savoir ce qu’elle produit, ce qu’elle fait et où elle va», selon l’expression d’un universitaire présent.
Dans ce domaine, ils ont tous été unanimes pour dire que si les ouvrages et les résultats des travaux de M. Boukhobza méritent d’être réédités et qu’ils ont besoin aussi pour certains d’un effort de réactualisation – les plus anciens remontent au milieu des années soixante et les plus récents se sont brutalement arrêtés au tout début de la décennie quatre-vingt-dix –, sa manière d’arpenter sans cesse le terrain, de collecter l’information en mobilisant des équipes de chercheurs, de la transmettre et de l’exploiter à des fins herméneutiques et de planification manquent cruellement aujourd’hui dans les centres de recherche. Elle représente un modèle et une tradition avec lesquels «il est absolument nécessaire de renouer», dira le modérateur du débat, le sociologue Naceur Bourenane qui n’a pas manqué de nous faire remémorer que M’hamed Boukhobza réfléchissait constamment à l’avenir de l’Algérie y compris sur le plan religieux, une affaire qui ne cesse de nous revenir en pleine figure sans lui trouver des réponses rassurantes. «Il y a nécessité d’une vision d’avenir», clamera-t-il en résumé de l’hommage à l’issue duquel on a compris que tout le travail de M. Boukhobza allait dans le sens de la construction d’un Etat-stratège et chef d’orchestre qui ferait coopérer efficacement tous les secteurs clés pour mieux négocier l’avenir et ses aspérités.