Hocine Belalloufi, ancien rédacteur en chef du journal Alger républicain, essayiste et auteur de La démocratie en Algérie, réforme ou révolution ? , décrypte la présidence de Donald Trump à la tête des Etats-Unis et sa politique , dont il a beaucoup parlé lors de sa campagne électorale. Belalloufi nous indique dans cet entretien qu’un rapprochement des USA avec la Russie pourrait être bénéfique surtout s’il est traduit par une désescalade sur le plan militaire. Il indique également que même si Trump n’a pas trop évoqué la région du Maghreb dans sa campagne, elle demeure l’une des zones les plus importantes dans sa politique dans le futur en raison de son importance géopolitique.

Reporters : Donald Trump sera investi à la Maison-Blanche le 20 janvier. A la lumière des déclarations fracassantes qu’il a eues sur l’Europe, l’Otan et la Russie, pensez-vous qu’il va bouleverser la politique étrangère des Etats-Unis ?
Hocine Belalloufi : Il s’avère extrêmement difficile de prévoir exactement ce que Donald Trump réussira à faire car, au-delà de son caractère fantasque et imprévisible, il prend ses fonctions dans un contexte de crise profonde du système politique américain. Il existe, en effet, un problème de représentation politique, puisque la perdante de la présidentielle, Hillary Clinton, a obtenu deux millions de voix de plus que le vainqueur, Trump en l’occurrence. Le Parti démocrate apparaît de son côté affaibli et divisé. Son appareil a été accusé de déloyauté à l’égard de Bernie Sanders, le rival malheureux de Clinton à la primaire. La défaite de la présidentielle de novembre dernier n’est d’ailleurs pas simplement celle de Clinton, mais représente également un désaveu à l’égard de la présidence Obama. Enfin, et bien que finalement adoubé par la Convention républicaine, Donald Trump reste en conflit avec l’appareil et une frange des élus de son parti. Il faut dire que le nouvel hôte de la Maison-Blanche se trouve par ailleurs confronté, avant même son installation au plus haut sommet de l’Etat, à une campagne politico-médiatique d’une rare violence qui le présente comme un quasi-traître, un espion à la solde de Moscou ! Il se retrouve donc en conflit ouvert avec les chefs des nombreuses institutions de sécurité de son pays… Tous ces éléments auront très certainement des répercussions sur le fonctionnement des institutions. Même dans le pire des régimes autoritaires, le dictateur ne peut imposer à sa guise sa vision et ses choix et doit composer avec des forces contraires (adversaires, alliés et même partisans…). Que dire d’un régime où le président de l’Etat fédéral ne peut faire abstraction du congrès, des dirigeants et institutions des 50 Etats qui le composent, des lobbies… et du fameux, mais réel complexe militaro-industriel. Pour toutes ces raisons, il semble peu probable que Trump parvienne à « bouleverser » la politique étrangère des Etats-Unis. Mais il devrait tout de même la modifier substantiellement si l’administration américaine ne se grippe pas du fait des contradictions rappelées précédemment. Nous vivons tout de même une situation inédite. Alors même que le successeur d’Obama n’est pas encore entré en fonction, certains évoquent déjà la possibilité de lancer une procédure d’empêchement pour intelligence avec la Russie… Cela renseigne sur l’acuité des tensions et des contradictions internes de l’Etat américain.

Sur la question de la Russie, en particulier, quel serait l’impact d’un rapprochement avec l’administration Trump ? Si toutefois ce scénario est réellement envisageable…

Un rapprochement avec la Russie pourrait s’avérer très bénéfique s’il se traduit par une désescalade sur les plans militaire, diplomatiques, politique… Réduire les arsenaux nucléaires et ralentir la course aux armements, cesser de développer l’Otan et d’encercler la Russie, réduire le nombre de bases militaires dans le monde, privilégier le dialogue pour résoudre les conflits et les crises, favoriser la recherche de la paix au Sahara Occidental et la reconnaissance des droits historiques inaliénables du peuple palestinien… A court terme, on peut donc envisager une baisse de la tension avec la Russie qui briderait quelque peu les va-t-en-guerre américains, mais aussi européens qui se recrutent dans le personnel politique de droite comme de gauche ainsi que dans des médias internationaux devenus hystériques à propos de la Russie.

Quid de la Chine ? Trump va-t-il aller jusqu’au bout dans ce qui semble être chez lui une remise en cause du concept de Chine unique ? Ira-t-il, par exemple, à Taïwan ?

Il s’avère difficile de prédire s’il se rendra à Taïwan ou pas, mais il paraît très peu probable qu’il puisse remettre en cause la «Chine unique», sauf s’il entend provoquer un affrontement avec Pékin, ce qui pourrait ne pas être que diplomatique. Les États-Unis se sentent menacés parce que la Chine constitue incontestablement la puissance montante de ce début de XXIe siècle. Elle conteste la domination de Washington sur la région asiatique et commence à rivaliser avec l’Occident en Afrique, en Amérique latine… Ancienne colonie américaine, les Philippines du président Rodrigo Dutertese se rapprochent de Pékin et s’éloignent bruyamment de Washington qui leur avait pourtant proposé, par la voix de l’Administration Obama, la mise en place d’une sorte d’Otan pour la région du Pacifique. On comprend donc l’amertume des Américains à l’égard de la Chine alors même qu’ils ont considérablement investi dans ce pays. L’une des explications avancées à propos du rapprochement américano-russe souhaité par Donald Trump réside dans sa volonté de briser l’axe Moscou-Pékin. Cela est possible. Mais il convient également de se rappeler que le nouveau Président entend prioritairement ramener au pays les groupes américains partis délocaliser en Chine, en Inde ou au Vietnam… Il n’hésitera donc pas à exercer des pressions (il l’a déjà fait avec succès par simples tweets) sur les industriels américains et étrangers afin de les contraindre à investir aux Etats-Unis. Donald Trump entend réindustrialiser l’Amérique afin de pouvoir réembaucher tous les ouvriers américains blancs, mais également noirs ou autres.

Quel sera l’impact de sa politique étrangère au Moyen-Orient de manière générale ? Et sur la Syrie en particulier ?

Si l’on se fie à ses déclarations, il semble que la politique de Donald Trump dans la région sera contradictoire. D’un côté, il recherche une solution négociée dans le conflit en Syrie. Il est donc favorable à un compromis qui permettra à l’Etat syrien de rester debout et de ne pas être démantelé. Idem pour l’Irak. Cela ne peut que contribuer à abréger les souffrances des peuples syrien et irakien, de vaincre Daech et Fatah Acham (ex-En Nosra) et de préserver l’axe de la résistance régionale à l’impérialisme, à Israël et aux monarchies du Golfe persique. Axe qui va de Téhéran à Ghaza, en passant par Bagdad, Damas, Beyrouth et la Cisjordanie occupée. D’un autre côté, le tropisme pro-israélien marqué de Trump ne manquera pas d’aggraver la situation déjà dramatique du peuple palestinien et d’accroître les tensions avec les forces de résistance régionales. Israël, qui ne vit que dans l’attente d’une revanche sur la Résistance nationale libanaise, se sentira plus à l’aise pour mener une nouvelle agression contre le Liban.

Quid de l’Iran ?

Les propos de Donald Trump sur l’Iran sont inquiétants. Une éventuelle remise en cause par les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien ouvrirait la boîte de Pandore en ce sens que la situation d’instabilité qui prévaut dans la région depuis des décennies – les agressions, interventions et colonisations occidentales n’ont pas cessé depuis la venue des troupes de Bonaparte en Egypte à la fin du XVIIIe siècle – en serait fortement aggravée. Mais il convient, là aussi, de faire preuve d’une grande prudence en évitant de conclure que la future politique américaine sera l’exact reflet des déclarations intempestives et parfois assez simplistes de Trump. Ce dernier est incontestablement le nouveau chef de l’Etat américain. Mais l’Etat américain s’avère infiniment plus fort que son chef à qui des lignes rouges s’imposent inéluctablement. Il devrait logiquement s’abstenir de les franchir sous peine de provoquer une réaction très forte de l’Etat profond. Gageons que l’équipe de Trump, l’Administration américaine et le Congrès, même dominé par les Républicains, sauront quelque peu tempérer les ardeurs excessives du nouveau Président… et de ses alliés d’Israël. Dans le cas contraire, la fiction décrite par Stanley Kubrick dans son Docteur Folamour risque, pour notre plus grand malheur, de devenir réalité.
Le président élu n’a pas beaucoup, ou du tout, parlé du Maghreb.

Pour quelle raison, selon vous ? Quelle relation aura son administration avec la sous-région ?

Le Maghreb est loin de constituer une région négligeable pour les Etats-Unis et pour ses alliés européens de l’Otan. La situation en Libye, les dangers qui guettent la Tunisie, la colonisation marocaine du Sahara Occidental, la déstabilisation permanente du Sahel, les richesses naturelles exploitées ou à découvrir, la problématique des migrants en Méditerranée… ne peuvent laisser indifférents la première puissance mondiale. Mais l’Afrique du Nord ne devrait pas, sauf imprévu, représenter la priorité pour une Administration Trump tentée par un repli sur ses affaires internes qui passe par une politique protectionniste sur le plan économique et par un interventionnisme moindre sur les plans diplomatique et militaire. On pourrait donc assister à une sorte de continuité dans les relations américano-maghrébines. Il convient toutefois, et encore une fois, de mettre en garde contre les conclusions trop hâtives car Donald Trump s’avère assez imprévisible et relativement difficile à gérer. Mais c’est toute la situation américaine et, au-delà, mondiale qui est imprévisible. Comment vont évoluer les équilibres internes de l’Etat américain ? Nous en saurons plus dans les mois à venir. D’ici là, la prudence et l’observation sont de rigueur.

Trump pourra-t-il imposer sa volonté à tous les pays ?

Les Etats-Unis ont entamé une phase de déclin, l’UE est en crise et risque d’exploser à court ou moyen termes, la Russie revient en force sur les plans diplomatique, militaire et donc politique. En attendant de percer économiquement, la Chine devient un acteur majeur de la scène politique mondiale. De plus en plus d’Etats, à l’image de Cuba, de l’Iran, du Yémen et de la Turquie, mais aussi du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur, de l’Afrique du Sud, du Zimbabwe et de la Corée du Nord refusent de s’aligner, entendent tracer leur propre voie et refusent le diktat des grandes puissances. Tout aussi imprévisibles s’avèrent les peuples qui pourraient, en certaines circonstances et en certaines contrées, faire irruption sur la scène politique et renverser la table… Quelle que soit sa force, le président des Etats-Unis ne pourra imposer sa volonté à toute la planète. Il devra donc composer. <