Les éditions Koukou viennent de publier «la Guerre des mémoires, aller plus loin que le rapport Stora». Ce livre, dont l’écriture comme la publication ont été achevées presque en même temps et en peu de jours, fin octobre dernier, se présente comme une contribution à chaud au débat sur le travail de synthèse et de préconisations que Benjamin Stora a réalisé, à l’initiative de la présidence française, sur «les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie».

Par Nordine Azzouz
Premier du genre à être édité dans notre pays, cet ouvrage porte en ses pages l’aspiration modeste, mais réelle de vouloir tenter de donner une perspective intellectuelle et politique au document que l’historien français a commencé à rédiger en juillet 2020 et que l’Elysée a publié le 20 janvier 2021. Un pari utile en raison des liens et des enjeux que partagent les sociétés algérienne et française, explique son auteur, Mouloud Ameziane, mais risqué, en raison de la complexité même de ces liens et enjeux et de cet instant précis, où la relation entre les Etats algérien et français, déjà lourdement connotée par le poids de l’histoire, a été rendue plus mal depuis que le contentieux mémoriel qui les oppose conjoncturellement – disons depuis la loi française du 23 février 2005 sur le «rôle positif de la colonisation», dont l’abrogation pourtant par le président Chirac n’a pas réussi à faire oublier son article IV notamment – s’est transformé en crise politique ouverte après les déclarations du président Emmanuel Macron, début octobre 2021, sur l’usage, selon lui, haineux et rentier que ferait le pouvoir algérien de la mémoire des luttes contre la présence coloniale française en Algérie. Des propos qui, comme on le sait, ont été tout récemment atténués par le chef de l’Elysée, en leur opposant l’atténuation de «polémiques» et de «malentendus» qu’il a affirmé «regretter». S’il ne parvient pas à gagner ce défi, Mouloud Ameziane confirme au moins, qu’en dehors du traitement que voudraient bien lui réserver les Etats concernés, le litigieux dossier mémoriel franco-algérien reste plus que jamais ouvert aux discussions comme aux objections, confirmant au passage que la guerre d’Algérie, ainsi que l’a écrit l’historien Guy Pervillé, «n’est pas un sujet historique comme les autres». Il y concourt dans son livre par la démarche de l’observateur qui suit attentivement, analyse et commente les nombreux articles de presse, tribunes et analyses spécialisées que le «rapport Stora» suscite sans discontinuité depuis bientôt douze mois de part et d’autre de la Méditerranée ; par celle, également, du lecteur qui connaît les grands textes des historiens et des penseurs qui se préoccupaient, chacun à sa façon et d’horizons divers auxquels ils appartiennent, de la colonisation, des violences et des bouleversements qu’elle a engendrés et qui perdurent dans les sociétés qui en ont été marquées longtemps après les indépendances. Ainsi, il cite brièvement Frantz Fanon, Edward Saïd, Stéphane Hessel, Claude Liauzu, Gilles Manceron, Le Cour Grandmaison, Sylvie Thénault et d’autres parmi ceux qui se sont intéressés à la domination coloniale, en particulier en Algérie, y compris sous l’angle psychanalytique ; des auteurs dont il mobilise le corpus si divers aux fins de proposer à travers les extraits qu’il a choisis une réflexion personnelle sur la «guerre des mémoires» entre la France et l’Algérie et les craintes qu’elle traîne encore et allume, selon ce qu’on comprend d’important dans son écrit, d’autres conflits qu’il faut combattre car ils ne sont pas dans l’intérêt des deux pays ni de leurs sociétés.
La «reconnaissance» pour «construire des ponts»
L’intention que formule Mouloud Ameziane est double : la première est d’inviter à ne pas rejeter frontalement le document réalisé par M. Stora, qu’il considère comme «une nouvelle étape importante» et d’une «vertu incontestable», pour avancer dans le règlement de la question mémorielle franco-algérienne même si sa préconisation centrale de «réconciliation» n’a pas de sens pour la partie algérienne qui n’a pas été acteur mais victime de la colonisation, soutient-il. A sa place, il préfère la voie inéluctable, affirme-t-il, de la «reconnaissance» par l’Etat français des crimes coloniaux commis en Algérie au nom de la France. «Sans aller dans un premier temps exhumer ce qui aurait été enfoui», il est «salutaire pour tous» de «reconnaître déjà ce que l’histoire, à l’heure actuelle, a rigoureusement et scientifiquement établi sur la colonisation et la guerre d’Algérie», recommande-t-il. C’est cette revendication qui permettra de démasquer les impostures et l’extrémisme des ennemis et d’amorcer une réflexion qui «tente de construire des ponts d’avenir entre les peuples et les cultures malgré un passé commun tourmenté, là où d’autres – nostalgiques de l’Algérie française et combattants de la 25e heure – s’échinent à ériger des murs de haine», plaide-t-il.
Il s’agit, pour l’Etat français, dont il dit ne pas ignorer les difficultés à progresser sur un terrain rendu hautement sensible par les «concurrences mémorielles» au travail dans la société et le corps politique français, explique-t-il, de continuer à «défaire les nœuds» de ce passé colonial comme il l’a déjà fait avec l’aveu officiel récent de l’assassinat d’Ali Boumendjel et de Maurice Audin. «Une vie basée sur le mensonge et le déni n’est pas envisageable sans troubles profonds». «La blessure algérienne révèle dans les faits un mal français profond dont l’issue ne peut être qu’une cicatrisation qui peine à venir», poursuit-il son argumentation, en multipliant cette fois les références à la psychanalyse dont il invoque quelques-uns de ses grands noms.
La troisième intention est d’appeler à se méfier, côté algérien, d’une instrumentation de l’histoire et de la mémoire anticoloniale – car c’est cela qui est souvent en plein comme en creux de la prose gouvernementale sur ces sujets, estime-t-il- et d’un passé de moins en moins assigné à un usage scientifique et à l’approche historienne et de plus en plus brandi comme un mot d’ordre politique et de pouvoir sur le présent. Il avertit que la demande d’une reconnaissance par l’Etat français des «abominations coloniales» en Algérie ne doit pas faire perdre de vue l’«exigence» des Algériens à assumer l’entièreté de leur histoire face à un Etat algérien, dont le conseiller en histoire et directeur des archives nationales, Abdelmadjid Chikhi rappelle-t-il, n’a plus donné signe de vie du travail qu’il était censé réaliser pour le faire confronter à celui de Benjamin Stora ; face à un Etat algérien, lui aussi coupable des lacunes béantes dans l’investissement de la richesse de notre histoire par le politique et par l’enseignement scolaire et universitaire.
A rebours du mythe d’une colonisation tranquille en cours dans les milieux nostalgiques en France et du discours dont les tenants en Algérie ne se focalisent que sur la période de 1954-1962, l’idée de Mouloud Ameziane est de faire dissiper le brouillard qui couvre, d’après lui, dans ce discours ambiant des séquences déterminantes des luttes contre la colonisation comme celles relatives à la résistance au XIXe siècle d’El Mokrani et de Cheikh Aheddad auxquelles il consacre un chapitre. C’est de convier à (re) découvrir les travaux des chercheurs et des auteurs dont les travaux ont tendance à être aussi oubliés ou brouillés par une parole politique dominante.
En tête de liste, Jean-Luc Einaudi, «chercheur citoyen et combattant de la vérité» auquel le livre est dédié, et porteur d’une «œuvre qu’il est impératif de poursuivre» sur le prix payé par l’immigration algérienne dans sa lutte anticoloniale en France, prône-t-il.
Avec lui, des écrivains qui interrogent la «question coloniale», comme Albert Camus, ou qui condamnent comme Mouloud Feraoun, Jean Sénac, Jean Amrouche, ses réalités, les violences, le racisme et les souffrances qu’elles ont engendrés. La mention faite à ces figures importantes et à d’autres est de rendre justice à ceux dont l’engagement anticolonial est, aujourd’hui, injustement dilué ou écrasé par une mémoire officielle sélective. Elle est de nous exhorter à endosser notre histoire sans cette peur des tabous que les pouvoirs dominants ont érigés pour imposer, depuis l’Indépendance, un roman national dont les pages manquantes contiennent des sources de réponse aux questions qui sont posées depuis des décennies.
Elle est suivie à la fin du livre par la préconisation d’ouvrir «toutes les archives aux chercheurs français et algériens concernant la période coloniale et la guerre d’Algérie», à «faciliter les déplacements des chercheurs entre l’Algérie et la France, ainsi qu’à «reconnaître et honorer en Algérie les Algériens d’origine européenne et les Français de France qui ont servi la cause indépendantiste».

Mouloud Ameziane, «Algérie-France,
la Guerre des mémoires, aller plus loin que la rapport Stora» – Koukou Editions Alger, octobre 2021 – Prix : 800 DA