PAR NAZIM BRAHIMI
Inscrites dans le paysage du pays depuis février 2019, les marches populaires du vendredi réclamant le changement vont devoir aborder un nouveau tournant. Le début de la semaine a été marqué par la note du ministère de l’Intérieur qui soumet désormais toute manifestation publique à déclaration et une demande d’autorisation préalable. Ce nouveau développement a déjà suscité plusieurs lectures desquelles ressortent au moins deux idées principales. Il y a d’abord, ce qui peut être lu comme la recherche par les autorités de siffler la fin des marches populaires, notamment en perspective des législatives de juin prochain, un rendez-vous qui s’annonce comme un nouveau test dans le rapport de force entre le gouvernement et le mouvement populaire.
Mais le test véritable interviendra sans doute plus tôt qu’à l’approche de la tenue de ce scrutin, à la lecture vraisemblablement de l’impact qu’aura sur le terrain le communiqué de l’Intérieur qui vaut, selon la réception des milieux militants, interdiction des marches.
D’abord, parce qu’aucune demande de manifester n’a été déposée, laquelle requiert un délai réglementaire de 4 jours avant que l’autorité compétente ne réponde favorablement ou négativement. Ensuite, parce que tous les échos recueillis auprès des voix ordinairement admises pour sonder le Hirak affirment que le communiqué de l’Intérieur ne les concerne pas.
Ainsi, le militant engagé dans le Hirak, Saïd Salhi, n’y voit qu’un moyen «supplémentaire de chercher à bâillonner le mouvement et l’empêcher de continuer à revendiquer le changement», accusant le pouvoir «de chercher l’affrontement et le pourrissement».
Tout indique donc que ce vendredi 14 mai sera un nouveau round dans le face-à-face Hirak-gouvernement avec l’hypothèse d’un durcissement du dispositif policier et la probabilité d’utilisation de moyens pour empêcher toute mobilisation de rue désormais soumise à une autorisation, selon la loi convoquée en la circonstance.
Pourtant, il faut bien tenir compte du calendrier des fêtes et de l’Aïd qui pourrait être un moment de pause pour les manifestants avant de songer à une nouvelle mobilisation pour le vendredi 21 mai.
En effet, il n’est pas sûr que le mouvement, qui a déjà connu durant les semaines et les mois derniers des pertes en termes de force de mobilisation, puisse réunir tous ses partisans durant le deuxième jour de la fête religieuse.
Mais comme rien n’est sûr et que le mouvement populaire pour le changement a été capable de surprendre et de dérouter bien des pronostics, il n’est pas exclu de voir les rues d’Alger à nouveau investies par les partisans les plus convaincus.
Vendredi 7 mai, au départ de la manifestation, place des Martyrs, des marcheurs ont promis avec humour aux éléments du cordon de sécurité un «Aïd en rangs».
En attendant, de nouvelles données émergent sur la scène des droits et des libertés, envoyant des signaux d’alerte au gouvernement. Hier, l’ONU a indiqué, par la voix du porte-parole du Haut-commissariat, Rupert Colville, avoir «reçu des rapports faisant état de l’usage inutile et disproportionné de la force contre des manifestants pacifiques, ainsi que d’arrestations continues». «Nous demandons instamment aux autorités algériennes de cesser de recourir à la violence pour disperser les manifestations pacifiques et de mettre fin aux arrestations arbitraires et détention de personnes ayant exercé leurs droits à la liberté d’opinion, d’expression et de réunion pacifique», a déclaré le responsable onusien.
C’est la deuxième fois que les autorités algériennes sont interpellées sur ces questions. La première, quand Michelle Bachelet, haut-commissaire des droits de l’homme aux Nations unies, s’est «inquiétée du nombre d’interpellations et de mises sous mandat de dépôt» de militants du Hirak.
Chez les courants politiques, le Parti des travailleurs (PT) a exprimé, hier, «ses plus vives inquiétudes devant la tournure que prennent les évènements dans notre pays sur le plan des libertés démocratiques». Pour le parti de Louisa Hanoune, «le gouvernement franchit un pas qualitatif en dictant, à travers un communiqué, de nouvelles mesures restrictives pour cette fois empêcher carrément la poursuite des manifestations du vendredi et du mardi déjà marquées de plus en plus par la montée de la répression et les violences policières». Pour sa part, la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), présidée par Maître Nourredine Benissad, a indiqué que «le dernier communiqué de l’Intérieur sur les manifestations du Hirak est porteur de menaces», estimant que «par cette sommation, le pouvoir veut remettre en cause les acquis du 22 février 2019 et empêcher l’expression pacifique dans l’espace public». <