Du remboursement anticipé de la dette extérieure du pays au vaste programme de construction de 11 grandes usines de dessalement d’eau, en passant par les scandales Khalifa, l’Autoroute est-ouest et l’épuisement du fonds de régulation des recettes… Retour sur le bilan économique de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika.

Par Khaled Remouche
Si les dernières années du mandat du Président Bouteflika peuvent être inscrites dans les pages sombres de l’Algérie, avec un niveau de corruption et de dilapidation de deniers publics sans précédent, il convient, aujourd’hui, avec le décès de l’ex-chef de l’Etat d’effectuer un exercice d’objectivité et de s’éloigner d’une vision marquée par le ressentiment et l’émotion. Car les vingt années de règne n’ont pas toutes été marquées par des contre-performances, la gabegie et la mainmise des forces de l’argent sur l’économie. En effet, les premières années de son mandat ont été marquées par des réussites économiques que l’observateur peu subjectif de la scène économique nationale ne peut occulter. Par ses déclarations et ses participations aux forums économiques de Cran Montana, au début de son mandat, il faut reconnaître ici que le défunt a contribué à faire sortir l’Algérie de son isolement et à briser l’embargo aérien sur le pays, exercé par les compagnies aériennes, notamment Air France et Alitalia. La deuxième réussite est incontestablement le remboursement de la dette extérieure par anticipation dont les fruits sont cueillis aujourd’hui : un niveau de dette extérieure très faible qui participe à la préservation de la souveraineté financière du pays. Dans la foulée, a été révisée la composition des réserves de change avec une atténuation de la prépondérance du dollar et une part plus importante de l’euro dans nos réserves pour éviter que, par effet de valorisation, l’Algérie voit ses réserves de change fondre de plusieurs milliards de dollars. La troisième réussite est la construction de 11 grandes usines de dessalement sans lesquelles la pénurie d’eau enregistrée actuellement aurait été plus catastrophique. Ce bilan moins morose peut être nuancé par deux épisodes malheureux, les privatisations dénoncées par plusieurs parties, l’accord d’association avec l’UE conclu sans véritable concertation avec les partenaires économiques et sociaux. N’oublions pas que les conséquences de cet arrangement sont d’énormes pertes fiscales enregistrées depuis et une contribution très faible de l’Union européenne à la mise à niveau de l’outil national de production. Le scandale Khalifa constitue également une autre fausse note. Mais c’est à partir de 2008-2009 que s’amorce une «dérive» économique plus profonde du pays avec un mauvais casting à la tête du gouvernement. Deux décisions anti-économiques en 2009 sont alors arrêtées, mais décriées par maints économistes et opérateurs : le 51/49 généralisé à tous les secteurs, la règle s’applique même pour un petit projet d’hôtel, le crédit documentaire comme unique mode de financement des importations, alors que trois formules étaient dans les usages du commerce international dont l’une, le transfert libre, était largement utilisée par nos importateurs parce qu’elle permettait à ces derniers de payer le fournisseur une fois la marchandise commercialisée en Algérie grâce à une relation de confiance entre les deux parties, instaurée depuis plusieurs années. Signe d’un mode de gouvernance très autoritaire dont l’effet a été d’étouffer les voix qui appellent à la concertation et aux corrections de tir.
Il convient de souligner aussi que l’un des virages économiques qu’a raté l’Algérie à cette période a été sa renonciation à la création d’un fonds souverain pour profiter, à la suite de la crise des subprimes de 2008, d’opportunités d’acquisition à bas prix d’actions de grandes sociétés européennes et américaines, pourtant préconisées par de nombreux spécialistes financiers nationaux.

Révision de la composition des réserves de change
Regardez aujourd’hui ce que gagnent les fonds souverains norvégiens, chinois, qataris ou émiratis pour se rendre compte que cette histoire de fonds souverains est plutôt un dogme pour maints politiques algériens. Par ailleurs, à partir de 2010 et jusqu’en 2018, la tendance hyper dépensière de l’Etat allait être plus prononcée, favorisée par l’aisance financière, et finir par consommer le fonds de régulation des recettes institué au début des années 2000 comme amortisseur en cas de choc économique et comme dernier recours en cas de crise budgétaire. Le scandale de l’Autoroute est-ouest et de Sonatrach 1 marquent, au passage, deux autres points noirs de cette période. A noter également que les dépenses publiques énormes en raison d’une dizaine d’années d’aisance financière se sont concentrées dans les infrastructures au détriment de la modernisation et la mise à niveau de l’outil de production, le renforcement des capacités de réalisation, d’engineering d’études, de management ainsi dans la recherche et le développement. Ce qui n’a guère atténué, loin s’en faut, la très forte dépendance de l’Algérie à l’égard des fluctuations des prix du pétrole.

Dépenses concentrées dans les infrastructures
Enfin, avec la maladie du chef de l’Etat, l’Algérie sombre dans une mauvaise gestion, marquée par des détournements d’argent et la mainmise des oligarques sur l’économie nationale, dont les signaux sont l’attribution d’une grande part des marchés publics et de crédits à une poignée d’hommes d’affaires proches de l’entourage du chef de l’Etat, d’abus de pouvoir et de fonction et d’énormes transferts illégaux vers l’étranger.
Cet épisode marqué par l’entêtement du chef de l’Etat à rester au pouvoir malgré sa maladie allait provoquer la colère de la population et déclencher la révolte dite du Hirak pacifique et dont les fruits sont un changement de pouvoir, l’incarcération des oligarques et la volonté affichée par le gouvernement actuel de restituer les avoirs illégalement transférés à l’étranger.