Hedia Bensahli est écrivaine et enseignante. Elle a été récompensée par le Prix Yamina Mechakra en 2019 pour son premier roman, «Orages», qui connaîtra un grand succès auprès des lecteurs ainsi que de la critique. Egalement passionnée par la photo, elle revient dans cet entretien sur son dernier Roman «L’Agonisant» paru aux éditions Frantz Fanon. Entretien.

Propos recueillis par Leila ZAIMI
Reporters : «L’Agonisant» est un roman qui oscille entre la fiction et la réflexion sur la place de l’art et de la culture dans la société, la nôtre, sans doute. Pourquoi avez-vous fait ce choix de consacrer la création romanesque à ce thème ? Quel est le rôle de l’artiste dans la société ? En a-t-il réellement ? Le rôle messianique de l’artiste-intellectuel n’est-il pas dépassé ?


Hedia Bensahli :
Il n’y a pas d’oscillation. La fiction est un support à la réflexion sur l’art, ou sur n’importe quel sujet d’ailleurs. Dans ce roman, j’ai choisi de m’intéresser à l’art parce que je considère qu’il fait partie intégrante de notre essence humaine. Depuis que l’homme est homme, représenter ce qui l’entoure et se représenter lui-même dans son environnement est apparemment important ; il n’y a qu’à voir les très nombreuses peintures et gravures rupestres qui témoignent du besoin des anciens d’immortaliser des instants de vie, d’histoire et surtout de communiquer sa propre perception du monde (manières de chasser ou croyances, etc.). Certains préhistoriens se demandent même s’il ne s’agissait pas d’un langage artistique codifié pour véhiculer une idéologie commune aux sociétés originelles. J’appartiens à ceux qui considèrent l’art comme faisant partie intégrante de la culture humaine. Dans l’Agonisant, l’art occupe une place centrale. Les personnages sont tous artistes à leur manière : peintres, poètes, etc. Le personnage principal, Hamid, initie son épouse à la poésie et entraîne son groupe d’amis dans une aventure rocambolesque parce qu’il est persuadé que seul l’art peut sauver son monde. Tout commence par une rencontre, il tombe sur une œuvre d’Egon Schiele, qui le trouble, le bouleverse, tel un commencement, telle une ébauche de vérité, c’est une reproduction de Wally. Il passe alors ses soirées «à scruter ses bras, ses jambes écartées, son corsage rutilant qui tranche avec le fond blanc du reste de la composition (…) Cette femme rend désuet tout ce qu’il a pu connaître et apprendre» (p.63). Avec cette œuvre, il se découvre lui-même et toute la société qui l’entoure. Wally devient un miroir : «Wally n’inspire pas la sensualité lascive, elle réveille chez l’impuissant, l’érection stagnant dans ses propres contradictions (…) C’est son animalité qui plaît à Hamid, la rébellion qui dérange les conventions et la morale bien huilée. Elle offre aux regards prudes, hypocrites, ce que la société voile, cache, comme une crasse repoussée sous le tapis. Wally (…) est l’incarnation de la putain désavouée qui sommeille en chacun de nous ! Son corps frêle, et rude en même temps, représente aussi l’expression crue de la corruption à laquelle tous les spectateurs effarouchés participent derrière leur zèle déployé pour plaire» (p.64). A partir de là, Hamid se sent concerné en tant que citoyen par le rôle qu’il doit jouer dans sa société et non investi d’une mission messianique.
L’art a une puissance inouïe. Par l’image, par les mots, il veut faire émerger cette force que nous avons tous. Malek précise à la page 43 : «L’art, c’est comme une langue, il est le reflet d’une vision du monde (…)». L’éducation doit servir à comprendre ce langage, initié non par la contemplation béate, mais par un questionnement ; encore faut-il être initié à la pratique du questionnement. Et c’est là que le bât blesse. Comment veut-on que l’être humain accède à l’observation, au discernement dans un contexte où sa propre obsolescence est programmée ? Je pose la question, je n’ai pas la prétention d’avoir des réponses, ni de leçon à donner d’ailleurs.

Dans votre beau roman, deux thématiques semblent vous faire écho : mal-être social et pauvreté culturelle. Y a-t-il un lien entre la misère sociale et la misère intellectuelle ?
Le mal-être et la pauvreté matérielle et culturelle sont liés parce qu’ils servent cette obsolescence que j’évoque plus haut. Dans l’Obsolescence de l’homme (1956), Günther Anders attire l’attention sur le conditionnement et ses répercussions dans la société «(…) en réduisant de manière drastique l’éducation». Pour lui, «un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité, et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter». Dans ce conditionnement de la masse, l’éducation devient bien entendu élitiste (des exemples chez nous foisonnent). La masse, dite ghachi, doit se satisfaire du peu qu’on daigne lui accorder ; même le «yaourt» n’est pas pour elle. Le problème est qu’elle ne réagit pas (le roman se situe à peu près entre les années 70 au cours du quatrième mandat du Président déchu.) Dans l’Agonisant, le personnage principal Hamid est révolté contre cet abandon de soi ; il s’en prend aux médias : (…) On montre à ces incultes des images primaires, ils s’imaginent admirer la Joconde. Même les fleurs en plastique les subjuguent !» déplore-t-il. Puis il ajoute par rapport à la volonté politique : «La télévision, c’est l’Etat qui s’incruste dans les maisons. (p.54) Il regrette que sa société soit sclérosée intellectuellement au point d’être incapable de réfléchir à autre chose qu’à sa subsistance ; «chacun vaque à ses occupations bassement matérielles ou digestives», laissant de côté les questions fondamentales sur ses aspirations et sa raison d’être en tant que membre d’une nation. On découvre, le long du roman, des écueils qui soulignent l’acharnement à vouloir éliminer celui qui est original, singulier ; l’autre devient indésirable parce qu’il est «incompatible avec l’élogieuse image qu’il suppose de lui-même. Même l’imam Redha est marginalisé. Il dit à la page 123 : «Je voulais m’adresser à des hommes et des femmes intelligents et libres, ils m’ont flanqué à la porte [de la mosquée] parce qu’ils voulaient des ‘guides’ qui leur expliquent comment se laver le c… !» Cette phrase est lourde de sens. Le mal-être vient du fait que l’on ne se sente pas en adéquation avec ce qu’on voudrait être. C’est ce sentiment qui se distille dans le conscient (ou l’inconscient) sans vraiment pouvoir déterminer ses causes lorsqu’on manque de discernement et surtout lorsqu’on ne sait pas se poser les bonnes questions. Je ne sais pas qui disait : il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions. Encore faut-il être capable de les trouver. D’où l’intérêt du questionnement.

Dans l’Agonisant, une figure, celle du peintre autrichien Egon Schiele, un peintre décadent pour certains, un artiste majeur de l’expressionnisme pour d’autres, et même un peintre subversif. Pourquoi le choix de faire intervenir ce plasticien dans la narration de votre roman ?
Je vous retourne la question. Par qui Egon Schiele est-il considéré comme un peintre «décadent» ? C’est le régime nazi qui qualifiait son travail d’«art dégénéré». C’est aussi dans les articles du Christlich Sozial (Chrétiens sociaux – parti politique créé en 1892 dans la première République autrichienne) qu’Egon est fustigé. C’est aussi l’Eglise : elle veut le punir à travers le procès de Neulenbach (p.182). Dans l’Agonisant, donc, on peut avancer que les œuvres d’Egon Schiele dérangent ceux qui veulent instaurer un ordre indiscutable qui correspond à leurs fondements idéologiques, creuser le fossé entre le peuple et l’intelligence. C’est pour cela que l’information destinée au grand public est anesthésiante, vidée de tout contenu à caractère subversif. Dans l’Agonisant, le personnage Hamid et ses amis sont eux aussi persécutés par les adeptes du conditionnement de masse. Je cite ici deux exemples parmi d’autres que je laisserai le lecteur apprécier en lisant le roman. 1) A la page 84, le «fonctionnaire» rabroue deux personnages (enseignants) ainsi : «L’éducation n’est en principe pas votre affaire, c’est un choix politique ! Vous, les enseignants, vous êtes des fonctionnaires, autrement dit, des exécutants ; vous devez vous conformer au programme officiel ! 2) Plus loin, à la page 111, le groupe d’artistes est arrêté et un autre fonctionnaire leur dit : (…) La dégénérescence ! Vous appelez ça de l’art ? Pauvre de vous ! La prison n’est pas la cellule où vous avez passé la nuit, elle est dans votre tête, façonnée par cent-trente ans de colonialisme ségrégationniste, qui a tout brûlé derrière lui, notamment votre essence identitaire arabo-musulmane. Il nous a laissé des indigènes de votre genre, des énergumènes sans structure mentale, croyant que ce monstre colonial est le summum de la civilisation. Il faut vous libérer, Messieurs, de votre indigénat». (Ce dernier passage est une version romancée d’une réplique réelle entendue).
Maintenant, pourquoi je considère Egon Schiele comme un artiste majeur ? La réponse est disséminée dans tout le roman. J’avance ici en substance quelques éléments. D’abord parce qu’il a su réinventer l’art ; son travail (et celui d’autres expressionnistes) marque un tournant dans l’histoire de l’art en apportant cette subversion qui dérange. L’art subversif est défini généralement comme «la forme d’art connue par les sociétés lors de périodes révolutionnaires et destinée à modifier le système en place par l’illustration de ses défauts ou par la promotion de valeurs différentes, voire antagonistes». C’est un art qui ambitionne de bouleverser l’ordre établi qui empêche généralement l’épanouissement intellectuel et personnel. Cet ordre peut être politique, militaire, social, culturel, artistique, etc. La subversion a donc pour but de déstabiliser ces discours et comportements sclérosés et sclérosants qui empêchent la société de se rendre compte de la déchéance dans laquelle elle est engluée.
Egon Schiele manifeste sa rage de changer en remettant en cause l’académisme qui utilise sa puissance pour décréter ce qui peut mériter d’être considéré comme de l’art, rejetant du même fait toutes autres formes d’expression ne correspondant pas à ses canons. C’est donc symboliquement le totalitarisme de la pensée qui est remis en cause. Egon Schiele présente une «réalité» qui n’est pas enjolivée, idéalisée, mais dans sa nudité la plus absolue. Dans ses œuvres, il offre à ses contemporains la représentation de leur propre image, désemparée, dans une société à la veille de la Première Guerre mondiale, celle qui va disloquer l’empire austro-hongrois et les broyer du même coup. Toutes ses œuvres sont pour moi magistrales, quelques-unes sont présentées dans ce roman. J’invite vos lecteurs à les découvrir. Donc mon choix n’est pas fortuit.

Dans votre texte, vous jouez beaucoup avec la ponctuation comme les points d’interrogation et d’exclamation ; vous faites intervenir aussi les dialogues où le style indirect libre. Ceci ramène à la question de l’écriture et ses strates de sens. Quel est le secret de ce parti pris scriptural et comment définissez-vous la littérature ?
Il me semble que l’écriture, comme tout art, est une participation à la création : cela veut dire que l’auteur donne à voir un pan de sa perception du monde dans une composition où seront mêlés : imaginaire, sens, sous-sens, support esthétique. L’écriture devient une vision complexe et originale d’une parcelle du monde imprégnée de la subjectivité de l’auteur qui lui confère son originalité. C’est dans cette perspective que l’on peut commencer à parler de «création». Je travaille beaucoup mes textes parce que l’écriture est une construction complexe, à l’image de la société et plus largement du monde. Pour moi, si le roman doit porter une histoire plaisante, il se doit d’être structuré dans une complexité cohérente qui permet plusieurs niveaux de lecture, mais aussi pour bousculer en s’adressant au plus grand nombre. Sur le plan discursif, je suis une adepte du langage abrupt, interrogatif, expressif ; les émotions sont à nu, ce qui donne ce sentiment de rudesse à l’ensemble. Maïssa Bey avait qualifié mon roman Orages (2019) de «roman choc». Ce n’est pas juste un jeu, c’est ma posture. Pour écrire, je me soumets en amont à des interrogations : Qu’ai-je à dire ? Pourquoi ? Et par qui cette parole va-t-elle être lue ? Je fais des recherches (je lis beaucoup, j’écoute et je cite mes prédécesseurs). Je n’adhère pas à l’idée qu’un texte est une simple histoire sortie de l’imaginaire et qui se déroule au fil des pages. C’est une histoire complexe, construite, qui porte des idées à interroger. Je ne cherche jamais à défendre une thèse ! Pendant l’écriture, je reste attentive à plusieurs paramètres en même temps, j’accorde de l’importance aux mots, à la fluidité et aux sonorités en fonction des émotions, mais aussi aux personnages, leur psychologie… qui doivent être en adéquation avec leur aventure, leurs propos et leurs humeurs. J’accorde une grande importance à l’échange : «dire» est l’occasion de confronter ses idées avec celles des autres, questionner, s’offusquer, convaincre, mettre en doute sa pensée, la faire évoluer. A ce propos, c’est ce qui se passe (entre autres) entre Hamid et ses amis dans le chapitre 3 (p.36, etc.).
En dehors des dialogues, dans les parties narratives, j’opte souvent pour le style indirect libre (d’où la ponctuation expressive) parce qu’il permet, d’une part, d’estomper l’omniscience du narrateur en laissant plus de champ aux personnages, d’autre part, à intégrer le narrataire (disons le lecteur) dans le duel discursif : il est invité à prendre part (position) au processus de réflexion, puisque sans lui pour déconstruire et reconstruire le texte, le roman n’existe pas.
En ce sens, la littérature (comme toute création artistique) doit offrir la possibilité de dépasser le cadre d’un premier niveau de lecture comme une thèse évidente (que j’exclus) défendue sans nuance (qui ne prêche que pour les convertis), ou un roman dit de «gare» (sans jugement de valeur), qui laisse le lecteur à la dernière page comme il l’a trouvé à la première. Pour moi, «le discours est action» (J. L. Austin) et le pouvoir de la parole est indéniable. De manière générale, je me rapproche un peu de J.P. Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ? (essai publié en 1948) pour qui «parler, c’est agir», c’est révéler, dévoiler, bousculer : La littérature est une baie ouverte pour celui qui veut s’y pencher et se laisser entraîner, mais elle ne doit surtout pas être une porte ouverte sur un dogmatisme qui paralyse la pensée ou une niaiserie soporifique. C’est un combat d’idées.

En plus de votre talent de romancière, vous êtes intéressée par la photo. Qu’est-ce qui vous fascine au juste dans la photo ? Quels grands photographes aimez-vous ?
La photographie est un art à part entière. Si le bon coup d’œil est nécessaire, la charge émotionnelle de la photographie est aussi importante. C’est un mode d’expression et donc de communication non verbale qui permet, par les choix du sujet et des conditions de la prise, de donner à voir, comme la littérature, une vision du monde. Plusieurs photographes me bouleversent. Je voue cependant une admiration particulière à la photographe Diane Arbus (1923-1971). Cette artiste que l’on a surnommée la «photographe de l’étrange» a réalisé des clichés en noir et blanc de personnes totalement anonymes et de toutes les conditions sociales aux USA et dans le monde. Les portraits qu’elle a réalisés sont très surprenants, et même jugés dérangeants parce qu’ils donnent le sentiment de lever le voile sur l’intimité de la personne, sur son moi intérieur ; le modèle semble être happé par l’objectif sans aucune possibilité de préparation, dans la nudité des expressions de son visage, avec ses failles qui le caractérisent comme individu… J’invite vos lecteurs à découvrir son travail.

Quels sont vos projets ?
Et pourquoi avoir choisi les éditions Frantz-Fanon ?
En deux ans, j’ai écrit deux romans Orages et l’Agonisant (2019 et 2020) et participé à un ouvrage collectif, la Révolution du sourire ; je me sens un peu vidée de ma substance. Je prépare tranquillement un recueil de nouvelles et un essai pour l’année prochaine peut-être, j’espère pouvoir en venir à bout.
Le choix des éditions Frantz-Fanon est très simple, elles sont portées à bout de bras par deux jeunes engagés, qui osent et qui vont au bout de leurs convictions.