Reporters : Le port de Béjaïa vit une situation de crise à cause de la grève de ses travailleurs. Quelles sont les véritables causes de cette situation ?
Halim Kasmi :
Je ne mâche pas mes mots, mais il s’agit d’une véritable machination. Mon appréciation prend de la hauteur et je dis que c’est un combat stérile entre l’extrémisme syndical et la souveraineté de gestion des entreprises publiques.

La section syndicale réclame votre départ. Que reproche-t-on à votre gestion ?
Lors de mon installation, le 3 septembre 2019, la situation de l’entreprise était périlleuse. Au 31 août 2019, le rapport entre les recettes et les dépenses était de 1, donc l’entreprise était en situation de marge bénéficiaire nulle. J’ai déployé une nouvelle politique basée sur l’efficacité commerciale et l’efficience organisationnelle des fonctions. Ces changements ont été au préalable mûrement réfléchis et adoptés par le Conseil d’Administration lorsque j’ai présenté ma politique générale. Force est de constater que beaucoup de gens préfèrent l’immobilisme et le statu quo. Les changements opérés ont porté leurs fruits comme en témoignent les chiffres du 1er semestre 2020, avec une amélioration de tous les indicateurs de gestion. L’un des plus parlants est le résultat d’exploitation qui a augmenté de 468 % par rapport à la même période de l’exercice passé. Donc, des reproches sont faits qui sont, à mon sens, dénués de tout fondement et qui n’engagent que l’appréciation subjective de ceux qui les colportent. Tout audit ou contrôle est le bienvenu pour examiner ma gestion de l’entreprise depuis ma prise de fonctions.

La grève s’inscrit dans la durée avec des signes de pourrissement. Faut-il conclure à une rupture de confiance entre les deux parties et à l’échec des tentatives de dialogue en vue d’une solution à la crise ?
Plusieurs tentatives de dialogue ont été menées avec à la clé des concessions de la part de la Direction générale pour une reprise immédiate du travail. Nous constatons malheureusement que le conseil syndical, qui a allumé le feu avec son communiqué du 15 juillet 2020, n’est plus capable de maîtriser les travailleurs, car il a fait miroiter la possibilité de mon départ. Je rappelle que j’ai été installé par voie règlementaire et que mon départ ne peut se faire que par la même voie sur la base d’une appréciation par les organes sociaux et de la tutelle de mon bilan. La responsabilité du conseil syndical est totalement engagée sur la situation actuelle qui ne sait plus comment en sortir et il doit rendre compte aux autorités compétentes.

Vous avez signé dimanche un communiqué au ton dur à l’égard des contestataires. Vous n’avez pas appréhendé une exacerbation de la tension qui affaiblirait les chances de solution ?
Je rappelle que plusieurs réunions ont eu lieu avec les représentants syndicaux avec toujours un esprit de coopération et de dialogue constructif. Sans aller dans le détail, tous les engagements de la Direction générale ont étés respectés. En ma qualité de premier responsable de l’entreprise, je me dois d’être diligent. Je sais qu’une majorité de travailleurs sont pour la reprise du travail. Une poignée de personnes virulentes, et qui use de comportements que je qualifierais de délictuel et dangereux, distille la peur chez les autres. Je suis un responsable à cheval pour l’application stricte de la règlementation, du règlement intérieur et des lois de la République. Le communiqué fait office d’un appel à la raison, car le devenir du port et des travailleurs est mis en péril par une minorité de personnes qui, à mes yeux, n’est ni représentative ni légitime au vu de son comportement malsain et ses revendications dont la caractère n’est pas professionnel, ni sur la forme ; en décalage total avec l’article 04 de la loi 90-02 du 06 février 1990, relative à la prévention et à l’exercice du droit de grève modifié et complété par la loi 91-27.

Y a-t-il encore une chance à l’arbitrage des autorités et aux efforts de médiation ?
Nous avons à plusieurs reprises tenté des médiations avec même l’intervention du wali de Béjaïa. Devant l’infructuosité des médiations, nous avons, conformément aux pouvoirs qui nous sont conférés, enclenché une procédure judiciaire. Nous avons introduit un référé au Tribunal de Béjaïa au niveau de la section sociale. Celle-ci a donné raison à l’entreprise sur l’expulsion des lieux de travail occupés par les grévistes et l’interdiction de l’entrave au travail. Ce jugement est exécutoire dès notification. Quant à la qualification de l’illégalité de la grève, elle est portée pour examen sur le fond et devrait aboutir incessamment. Je pense qu’au vu de la situation actuelle caractérisée par des pertes colossales à l’entreprise, aux opérateurs économiques et au Trésor public, la justice statuera rapidement sur nos requêtes et nous espérons qu’un dénouement de la crise s’ensuivra.

Quel est le coût économique de cette grève ?
Aujourd’hui, nous avons recensé 23 navires déroutés vers d’autres ports limitrophes. D’autres navires ont d’ores déjà choisi d’aller vers d’autres ports sans que nous puissions les recenser. Les pertes pour l’entreprise, les travailleurs et le Trésor public sont énormes après 19 jours de grève. Nous avons estimé un manque à gagner de plus de 600 000 000 DA et une facture de surestaries qui dépasse 1 million de dollars.