Agrégé de géographie et chef d’entreprise, M. Hakim El Karoui est né en 1971. Il a exercé les fonctions de banquier au sein de la banque Rothschild puis celles de directeur de l’Institut des Cultures d’Islam.

Un temps conseiller de M. Jean-Pierre Raffarin alors Premier ministre, Hakim El Karoui a signé « Réinventer l’Occident » (Flammarion) et il est l’auteur d’un rapport très remarqué « Un Islam français est possible » (Institut Montaigne). La parution de son essai « L’Islam, une religion française » (éd. Gallimard) ayant soulevé des questions pertinentes, nous avons ressenti le besoin de l’entendre à ce sujet. Il nous a réservé un accueil fort amène dans son bureau parisien. Entretien.

Reporters : Pour quelle raison avez-vous ressenti le besoin d’écrire ce livre que vous intitulez  « L’Islam, une religion française » (éditions Gallimard) ?
Hakim El Karoui : Au-delà même du livre, ce qui m’a poussé à travailler sur la question de l’islam en France, ce sont les attentats.

Le déclic est donc ce qui s’est passé à Paris en 2015…
Oui, j’ai ressenti très fortement le fait que l’on ne pouvait plus ne rien faire, en tout cas pour moi. L’angoisse qui a saisi la société française et qui s’y manifeste présentement, l’incapacité d’un nombre considérable de Musulmans à se mettre en mouvement aussi m’ont encouragé à travailler sur le sujet.  Je crois à l’engagement, je pense que c’est un sujet qui doit être saisi, traité par des gens qui sont insérés dans la société, des gens qui n’ont, de ce point de vue, aucun problème. Moi comme d’autres.

Alors que beaucoup d’observateurs assimilent désormais l’islam et l’islamisme, vous insistez sur la nécessité de les distinguer.
C’est le cœur du discours islamiste, discours à la fois politique et religieux. Les groupes de pression qui se saisissent d’une religion, prétendent l’incarner complètement. Ce qui est très frappant, c’est la caution qu’ils reçoivent de certains intellectuels qui vont dans leur sens. Qu’ils soient de gauche ou de droite, qu’il s’agisse d’Edwy Plenel ou d’Alain Finkelkraut, ils ne font aucune distinction entre « les musulmans ».
Les islamistes deviennent peu à peu l’islam. Tous les islamistes sont musulmans certes, on ne peut pas le leur dénier. Je pense que l’islamisme, c’est une vision du monde, c’est une idéologie, c’est une certaine interprétation des textes fondateurs de l’islam, c’est quelque chose à prendre au sérieux, mais l’islam, ce n’est pas l’islamisme, et si on ne parvient pas à le faire comprendre, à l’expliquer, à le démontrer, on a perdu la partie. C’est un enjeu absolument essentiel.

Vous écrivez que « L’État a largement délégué aux pays d’origine la gestion du fait religieux », cette politique serait-elle inappropriée, aurait-elle des « effets pervers » ? Comment la jugez-vous ?
Je dis, sans verser dans aucune polémique, que cette politique ne peut plus fonctionner. Pour une raison très simple : les Musulmans de France sont devenus Français ; pour une large majorité d’entre eux (les ¾) ; ils sont nés Français pour la moitié d’entre eux et ils vont être de plus en plus des Français nés en France. C’est une population jeune appelée à croître et l’idée que les États étrangers vont la gérer et en même temps la contrôler a fait je crois son temps. Car comment et par quels intermédiaires ces États étrangers contrôlent-ils les musulmans en France ? Par les imams et par les mosquées. Or, les imams parlent à des jeunes français et ces derniers se font la réflexion : « Qui sont ces gens qui ne parlent pas ou à peine la langue française ! ». Par ailleurs, si les jeunes musulmans français fréquentent les mosquées, ils n’écoutent pas l’imam. Ils écoutent plutôt le prédicateur qui officie sur Youtube ou sur Facebook. Par conséquent, cette idée, qui avait du sens  en 1989 ou en 1993, lorsque Charles Pasqua a décidé de privilégier la Grande Mosquée de Paris, de la tenir pour son interlocutrice de prédilection,  et n’oublions pas le contexte du terrorisme à l’époque, cette idée-là, elle ne fonctionne plus et elle sera de moins en moins opérationnelle. On va passer à une autre étape.

Il y a eu des tentatives de changement, depuis les réflexions inaugurées par Pierre Joxe, le Corif vous en faites un peu l’histoire. Sarkozy, au début du siècle, instaure autoritairement le CFCM, comment jugez-vous le CFCM aujourd’hui ?
Le CFCM est le produit du système consulaire et de la délégation aux pays étrangers et aux pays d’origine de l’organisation de l’Islam. Le CFCM est un échec, il faut le reconnaître !

Vous dites que le CFCM est une « coquille vide » ?
Connaissez-vous le montant du budget du CFCM ? 30 000 euros ! Une fois qu’on a dit ça, on a tout dit ! En fait, le CFCM n’est même pas un échec, il n’a jamais réussi à exister. Ce CFCM réunit des gens qui veulent défendre d’abord leurs intérêts, plutôt que ceux des musulmans de France. Résultat, il y a de nombreux groupes de travail qui ont été constitués, des chantiers ont été ouverts, mais aucun résultat n’a été enregistré, rien n’a jamais vraiment abouti, malgré la bonne volonté de certains de ses dirigeants d’ailleurs. Ce n’est pas une question de personne.

« Seul un tiers des Musulmans connaît l’existence du CFCM et 9% d’entre eux s’estiment représentés», écrivez-vous…
Tout à fait. C’est ce que montre l’étude que j’ai réalisée avec l’Institut Montaigne au printemps 2016.

Vous plaidez la cause d’un islam français, qu’est-ce ça signifie dans votre esprit ?
Mettons-nous d’accord sur ce que signifie l’expression « islam français ». Dans mon esprit, il s’agit d’un islam organisé. L’islam est une religion universelle, mais il y a une organisation de l’islam marocaine, algérienne, tunisienne, turque, saoudienne. Il faut donc un islam français.

Un islam français, mais à quelles conditions ?
Il y en a une et une seule, il faut que cet islam soit géré par des personnalités indépendantes. Cette gestion doit être accomplie par des gens qui n’ont qu’un seul objectif, celui de créer une organisation qui permette de combattre les deux grands fléaux qui affectent les Musulmans de France, le fondamentalisme d’une part et la xénophobie de l’autre. Il faut s’attaquer à ces deux fléaux et se mettre du côté des fidèles. Car en général les fidèles, ce sont les laissés-pour-compte de tous les systèmes. Il y a donc une seule condition, le choix des femmes et des hommes.

C’est dire que vous posez le problème de la compétence.
La compétence oui, mais vous savez, il y a une infinité de compétences en France. Il faut savoir les mobiliser. Je sais qu’il y a toute une génération qui est prête, qui a compris que la constitution d’un islam français, c’est l’aboutissement du processus d’intégration. Que l’on veuille bien considérer comment et par qui sont gérées les autres religions ; par une alliance de religieux et de notables. Dans l’organisation de l’islam en France actuellement, il n’y a pas ni religieux ni notables : il faut que ça change ! Il faut faire appel à des religieux pour ne pas laisser le monopole du discours religieux aux salafistes, aux Frères musulmans et il faut que les notables se mobilisent, car il faut des compétences et de l’argent. Et il faut du désintéressement. Je pense qu’il y a deux choses qui manquent à l’islam en France, la présence de Français et deuxièmement la notion de l’intérêt général.

Mais y a-t-il aujourd’hui une volonté politique pour faire aboutir ce projet ? Nombre de musulmans et d’observateurs en doutent, que leur répondez-vous ?
Il y a une volonté politique. Je leur réponds que la théorie du complot est toujours fausse. Côté gouvernement, personne n’en veut je crois aux Musulmans. Il n’y a pas d’hystérie, mais de la bienveillance. Néanmoins, il y a de l’exigence. Les deux sont liés, car s’il n’y a pas d’exigence, il n’y a pas de bienveillance. On entend certains dire : « Les musulmans ne sont pas comme nous ; c’est dur pour eux, il ne faut pas être trop exigeant ! », tout ça c’est fini.  Ce que je dis peut être formulé très simplement : les musulmans ne sont pas des victimes, ce ne sont pas davantage des coupables, mais ils doivent être responsables. L’organisation actuelle ne fonctionne pas. Et il n’est pas possible de laisser sa religion et, au-delà sa culture, à des terroristes, ces énergumènes, à ces extrémistes, à ces ignorants, ces fous dangereux, tel le dernier tueur de Trèbes dans l’Aube.

Quelle va être la réaction des États d’origine ?
Ce n’est pas quelque chose qui se fera à deux, mais à trois. Il y a donc d’une part les États d’origine, l’État français et puis les Français de confession musulmane. Il y a un débat à organiser qui n’est pas hostile aux États d’origine, mais qui doit faire prendre conscience de ce qui est l’intérêt de la France, de ce qui est l’intérêt des États d’origine. Il ne s’agit pas de couper brutalement le lien qui existe, ce lien est important, le fait d’avoir des imams étrangers est une réalité qui va durer, car de toute façon on ne peut pas les remplacer. Et  à supposer que l’on doive les remplacer, on aurait de toute façon des extrémistes. Il y a un consensus général à ce propos. Mais, chacun à sa place :  imaginez un seul instant que l’État français envoie des ministres du culte qu’il salarierait avec des sermons rédigés au cabinet du Premier ministre  et qui, tous les dimanches, iraient évangéliser les Français résidant au Maghreb. Que n’entendrait-on pas ! Que ne dirait-on pas ! C’est exactement ce qui se passe pourtant avec les Turcs en France et en Europe. Il y a là une question de souveraineté nationale ! Surtout dans un contexte où certains mélangent religion et politique.

Vous racontez vous-même qu’à l’arrivée de Charles Pasqua, les timides avancées qui avaient été réalisées sous Pierre Joxe ont été remis en question, et que l’on a donné carte blanche à la Grande Mosquée de Paris.
On était dans un contexte tout à fait particulier. En 1993-94, le terrorisme en Algérie, les craintes françaises, le détournement de l’Airbus d’Air France, les craintes françaises d’exportation du conflit et partant du terrorisme sur le territoire français inquiétaient les autorités qui savaient que les mosquées pouvaient être des pépinières de terrorisme. Si on se remet dans le contexte de l’époque considérée, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, voulait contrôler les mosquées d’obédience algérienne. Il a donc donné du pouvoir à l’Algérie par l’intermédiaire de M. Boubakeur. Aujourd’hui, où en est-on ? Ça fait à peu près dix-huit ans que le terrorisme ne sévit plus en Algérie fort heureusement. Les Musulmans, vivant en France, sont majoritairement Français. Un système qui avait du sens il y a vingt-cinq ans doit aujourd’hui évoluer. Les terroristes ne viennent plus d’Algérie mais de France ! Il faut donc apporter des changements substantiels à la gestion du culte musulman car les problèmes ont changé. Cela doit se faire sans drames, dans le respect des amitiés entre les différents pays, du rôle et de l’influence culturels que veulent avoir un certain nombre de pays ; mais chacun doit être à la place qui est la sienne.

Vivons-nous les derniers jours de l’islam consulaire ?
Je ne sais pas ! Je sais en revanche qu’il est nécessaire qu’on instaure un islam français. Celui-ci ne se fera pas contre les consulats, il doit se faire avec eux.
Recueillis par Omar Merzoug