Le chômage, la crise de logement, de structure de santé et l’exclusion sociale ont engendré des sentiments de frustration et de colère chez les jeunes de la région. Une vague de colère qui n’a cessé de gagner en ampleur : 1 347 manifestations en 2016,  1 464 manifestations en 2017, dont 41 ont tourné à l’émeute, selon les statistiques des services de sécurité.

L’emploi est en tête des revendications avec 549 manifestations enregistrées l’année dernière. Hadj Bachir Djidour, maître de conférences en sciences politiques et relations internationales à l’université de Ghardaïa, analyse une situation de grogne sociale permanente, mais sans changement pour ceux qui la portent et l’expriment.

Reporters : Quelles sont, selon vous, les raisons qui poussent à la multiplication des mouvements de protestation à Ouargla ?
Hadj Bachir Djidour : Ouargla a vécu beaucoup de mouvements de protestation, des rassemblements, des marches et même des sit-in qui ont débouché à maintes reprises sur des affrontements avec les forces de sécurité. Le mouvement de protestation le plus important, enregistré ces derniers temps, est sans doute celui du 26 juillet dernier. C’est le plus réussi par sa spontanéité et aussi par son caractère pacifique. Pour revenir à votre question, je répondrais en disant que deux facteurs ont contribué, de différentes façons, au bouillonnement du front social et à la montée de la colère chez les citoyens ouarglis. Le premier facteur est celui lié à l’échec du « projet du siècle », dont avait bénéficié Ouargla, en 2006, dans le cadre du traitement des eaux usées et la lutte contre la montée des eaux. Un projet qui a coûté 4 700 milliards de centimes jusqu’en 2010, mais sans pour autant remédier efficacement à la situation dans la wilaya, puisque les points noirs ont fait leur réapparition, l’eau potable est toujours mélangée aux eaux usées et la santé des citoyens est donc toujours mise en péril dans certains quartiers. Situation face à laquelle les habitants de ces quartiers ne pouvaient rester insensibles et ont donc décidé de manifester leur vive colère à travers des rassemblements et des sit-in.
Le second facteur à l’origine de la contestation sociale renouvelée à Ouargla a trait à l’insatisfaction de la rue vis-à-vis de la politique des projets à caractère social qui sont toujours en suspens ou inachevés. Je fais référence surtout aux projets de l’hôpital universitaire et l’hôpital spécialisé des brûlures qui ont été gelés ainsi que celui du Tramway de Ouargla, qui a été amputé de sa dernière tranche. Les citoyens ne sont pas convaincus par les arguments des autorités qui tentent de justifier la lenteur, dont ils font preuve dans l’exécution de ces projets, en évoquant l’austérité née de la crise financière et autre trésorerie publique en difficultés. C’est pourquoi, à mon avis, dans le cas précis de Ouargla, la protestation est perçue comme étant « preuve d’éveil » chez la population vis-à-vis de ce qui pourrait être utilisé par l’administration locale pour détourner l’attention du citoyen, à l’exemple des soirées bruyantes et de chansons braillardes qu’on oublie dans la soirée-même. A Ouargla, les gens ont besoin d’un investissement réel, qui s’opère par la relance des projets de développement en suspens ou ceux gelés, de sorte que le citoyen local sente qu’il existe une réelle intention du gouvernement à exercer la justice dans le développement et la répartition des richesses du pays.

Pourquoi alors les protestations, malgré leur nombre, n’ont pas encore abouti à des résultats et pourquoi la situation à Ouargla est restée pratiquement la même ?

Le mouvement des jeunes à Ouargla, dans sa pluralité et son intensité, se fait sans ce que l’on pourrait appeler «le noyau solide » qui pourrait le diriger, l’orienter et faire porter les revendications.
Ce noyau solide aurait dû être constitué d’élites puissantes, réelles et d’intellectuels possédant une voix qui puisse se faire entendre grâce à leur sagesse reconnue et leur statut au sein de la société.
Ou bien ces élites existent à Ouargla, mais ne sont pas pleinement convaincues de ce mouvement, et refusent donc de le diriger, ou bien elles n’existent pas et n’ont donc pas été produites. Ce qui laisse des personnes irresponsables et non formées le mener et l’orienter.
Nous avons remarqué à Ouargla l’existence d’élites classiques, composées souvent de notables et chouyoukh de zaouïas, et même d’élus locaux. Ces élus ont montré leurs limites à jouer leur rôle convenablement, à savoir transmettre les préoccupations de la base populaire au sommet de l’Etat et d’aboutir à des décisions du sommet en faveur de cette base. Quant aux notables, leur rôle traditionnel est en voie de disparition alors qu’ils étaient auparavant par leur « charisme », leur forte personnalité, les privilèges et le pouvoir de la gouvernance, capables de maîtriser le comportement social et même politique de ceux qui sont sous leur commandement traditionnellement. Mais leurs liens avec le pouvoir et leur faiblesse face aux tentations du système politique, des businessmen et des hommes d’affaires ont fini par leur faire perdre beaucoup de leurs relations qui étaient auparavant bâties sur l’écoute, l’obéissance et la loyauté.
C’est pour ces raisons que les militants de la société civile sont devenus aujourd’hui relativement libres de leurs relations avec les élites traditionnelles. Ces militants ont trouvé dans la rue le meilleur représentant qui permet de mettre la pression et d’atteindre facilement leurs objectifs, et à moindre coût. Malheureusement, leur mouvement n’a, à ce jour, rien apporté de concret.

A quoi serviraient donc toutes ces manifestations dans la situation actuelle des choses ?

La protestation est devenue une culture répandue et fortement explicite depuis un certain temps. Cette période a débuté théoriquement en 1989 après l’ouverture politique et l’avènement du multipartisme. Opérationnellement, la protestation a débuté pendant les années 2000, avec l’entrée de l’Algérie dans la période de l’aisance financière et l’enregistrement d’un excédent de la trésorerie publique. Une nouvelle culture est donc produite entre le système politique et les mouvements sociaux, et qui voit l’Etat acheter la paix sociale en dépensant sans supervision ni planification, mais juste pour calmer le front social et faire taire les voix protestataires et réclamantes. Cette nouvelle culture a fait que chaque personne en colère ou réclamant quelque chose pense qu’elle avait le droit de le prendre et l’obtenir comme l’ont fait d’autres avant elle.
Dans cette logique, il devient impossible de convaincre les citoyens qui protestent, même lorsque ces derniers ont tort. L’argument de manque de ressources financières n’a donc plus aucune chance de convaincre un jeune. Celui-ci continuera à occuper la rue et à protester jusqu’à décrocher ce qu’il considère être ses droits dans le cadre d’une logique de répartition équitable des richesses entre les différentes régions du pays. Les jeunes manifestants sont également devenus capables de faire la différence entre des positions produites par des hommes politiques en Algérie et réagissent avec un excès de sensibilité. Le manque de confiance et le rejet de leur politique est visible. Par exemple, Ahmed Ouyahia, le Premier ministre, connu pour son intelligence et étant celui qui ne peut être induit en erreur pouvant affecter sa position politique, son image et son avenir en tant qu’homme d’Etat a utilisé la cape (abaya) de son parti RND a deux reprises en parlant des événements d’Ouargla.
Il s’est dispensé d’utiliser la cape de Premier ministre pour se libérer relativement des positions officielles.
Dans ce type de démarche, les paroles de M. Ouyahia représentent une position de l’autorité exécutive qui semble éviter d’entreprendre des attaques et des critiques à l’égard du comportement des habitants à Ouargla. Il s’agit de contenir ce comportement et de le restreindre à pas plus qu’une sortie pacifique d’un groupe de jeunes refusant d’être marqués par des concerts qui ne font ni grossir ni faire taire une faim, alors qu’ils ont besoin d’entreprises étatiques qui leur ouvrent droit au développement, au logement et aux offres d’emploi.
Par conséquent, on peut comprendre que le pouvoir s’est aligné théoriquement sur la position des jeunes manifestants et a compris leur souffrance ainsi que la sincérité de leur démarche.