Une journée qui devait débuter comme chaque dimanche depuis trois semaines, au tribunal de Sidi M’hamed, où comparaîssait un porteur de drapeau amazigh, arrêté ce vendredi… Mais c’est Baya Dahmani, militante et figure connue du Hirak surnommée « Dame courage » que l’on évoquera le plus. Son interpellation, place Audin, telle une traînée de poudre, a fait le tour des réseaux sociaux.
Mohamed Guelma est un homme bien seul face au juge ce matin. L’information relative à son arrestation et à sa comparution ce dimanche a été peu relayée. Dans le hall des pas perdus du tribunal de Sidi-M’hamed, les personnes venues soutenir ce porteur de drapeau se compte sur les bouts des doigts d’une seule main… Mohamed Smallah est présent et s’inquiète qu’il n’y ait pas autant de monde. Mais la défense est là. On reconnaît Me Allili. Plus tard, l’on croisera d’autres avocats, Aouicha Bakhti, Fetta Sadat, Tameurt…
A 15 minutes de là, dans les alentours de la mosquée Ketchaoua, se joue une partie de cache-cache. Un appel anonyme, lancé vendredi dernier, appelle, comme pour le dimanche d’avant, à une marche à partir de la place des Martyrs. Dispositif policier discret, mais suffisamment perceptible, avec notamment deux fourgons cellulaires, à l’angle est de la place, investie par une nuée de policiers en civil. Les gens du Hirak, peu nombreux et en présence d’anciens éléments retraités de l’armée et de patriotes qui voulaient chevaucher la marche, se rétractent et se replient vers le tribunal de Sidi M’hamed.
Il est 11 heures passées. Mohamed Guelma est passé chez le juge d’instruction. Les avocats sont en attente de sa décision. Dehors, les discussions vont bon train et tournent autour de la commémoration du 22 février qui devrait commencer le 14 déjà à Kherrata. D’aucuns pensent devoir le fêter à Tiaret, ville interdite au Hirak… Et puis, cette notification alarmante sur Facebook, aux alentours de midi : « Khalti Baya interpellée par la police à la place Audin ».
On a du mal à y croire. Qui ne connaît pas Baya ? Qui ne connaît pas surtout son état de santé ? Un être fragile aux maladies plurielles : diabète, hypertension, phlébite, lésions rénales et surtout cancer à un stade avancé, qui lui a déjà valu une ablation mammaire et des séances de chimiothérapie à ne plus en finir… Mais Baya c’est aussi et surtout une femme d’une grande force qui se dédie depuis le 22 février, corps et âme, au Hirak, cette croyance qui lui a permis de renaître et de s’accrocher à la vie, même si son vœu le plus cher, c’est de mourir un mardi ou un vendredi dans une marche du Hirak. En martyr.
Facebook s’emballe. Les uns hésitent à balancer l’info, tant elle tombe sous le coup du non-sens, de l’ignominie. « Interpeller une femme souffrant de cancer est intolérable » dira Farid. Ce à quoi lui répond Toufik : « ce pouvoir a bien mis en prison un vieux de 75 ans et emprisonné un cancéreux et, pire, encore, lui faire rater son rendez-vous de chimio ! » Pour Baya, cela reste du domaine de l’inimaginable, tant la dame est affable et suscite admiration et respect. Sa popularité ne se limite pas à Alger seulement. Elle est désormais connue dans de nombreuses villes du pays où elle est accueillie en véritable héroïne du Hirak.
« Je continuerai à marcher, ils ne m’arrêteront pas ! »
La nouvelle se confirme peu à peu. Du conditionnel à la certitude. Le Cnld, les pages proches du Hirak relayent l’information. Son téléphone éteint confirme davantage les appréhensions de ses amis. A cause de ses maladies, elle ne l’éteint jamais.
Vers 13h, une information donnée sur les réseaux sociaux, en particulier par le Cnld, précise qu’elle serait acheminée vers le commissariat de Baraki. Sauf qu’elle n’y arrivera jamais…
Une heure plus tard, grand ouf de soulagement. Baya est relâchée. Mais dans quelles conditions ! Le Cnld évoque « un grave dérapage » et de poursuivre : « elle a été abandonnée ensuite par les policiers qui l’ont kidnappée, sur l’autoroute de Zéralda. Elle vient de prendre un bus de transport pour rentrer à Alger-centre. Khalti Baya a été menacée par les policiers qui lui ont donné un avertissement afin de ne plus marcher à Alger et a été informée par ces policiers de ne plus se rapprocher des familles des détenus et des ex-détenus. »
A sa descente du bus qui l’a ramenée de Zéralda, Baya Dahmani est accueillie par un groupe d’amis du Hirak. Elle n’a pas pu retenir ses larmes et ses premiers mots sont : « Normal… Hamdoullah… Je ne m’arrêterai pas, par la grâce de Dieu. Ils me retrouveront debout, dans les marches et devant les tribunaux, aux côtés de mes frères du Hirak, tant que j’ai la force de tenir »
Elle racontera ensuite son calvaire qui aura duré quelques heures dans un fourgon cellulaire, en compagnie de trois autres interpellés. Baya ne rejoindra jamais le commissariat de Baraki. Elle sera relâchée dans la nature, aux environs de Zéralda.
« Mon interpellation, dira-t-elle, était en fait un kidnapping. Le matin, je m’étais rendu place des Martyrs, suite à l’appel pour une marche. Mais comme je n’ai trouvé personne, je suis retournée à la Place Audin avec d’autres personnes. En vérité, nous étions suivis depuis un moment. Les policiers nous ont encerclés, puis l’un d’eux m’a agrippé par le bras, brutalement et j’ai été embarquée dans le fourgon cellulaire. »
Son téléphone et ses médicaments lui sont confisqués. Le fourgon cellulaire roulera longtemps sans destination précise, puis s’arrête. Baya est sommée de descendre. On lui restitue son téléphone et ses médicaments. Sauf un. « Une plaquette de Metadol, un médicament contre les douleurs. Quand j’ai posé la question au policier de savoir pourquoi il ne me restitue pas mon médicament, il m’a répondu : nous aussi nous avons mal… » Le Metadol est un analgésique opioïde. Narcotique. Mais pour Baya, « ce qui fait mal surtout, c’est de s’entendre dire : va faire tes prières, reste chez toi et attend la mort… »
L’interpellation de Baya Dahmani, pose la problématique de l’arrestation arbitraire, dans la mesure où elle n’est jamais arrivée au commissariat de Baraki. Ni d’ailleurs. Exténuée par une journée forte en émotions, Baya a fini la journée à l’hôpital. Pic glycémique.
Devant ce cas manifeste « d’abus et de dépassements», des avocats comptent se saisir de cette affaire dès la matinée du lundi. Rendez-vous donc est pris devant le juge à Sidi-M’hamed pour le dépôt d’une plainte en bonne et due forme.
Il y a tout de même quelques bonnes nouvelles ce dimanche, même s’il ne ressemble pas à «Un dimanche à Bamako ». Mohamed Guelma, le porteur de drapeau est libre, en attendant son procès. Ultérieurement. Et à Annaba, relaxe pour le journaliste Mustapha Bendjama.