Les relations entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda ne cessent de se dégrader. Kinshasa accuse Kigali d’incursion sur son territoire et de soutenir le Mouvement du 23 mars (M23), une rébellion à dominante tutsi vaincue en 2013 par l’armée congolaise et les Casques bleus de la mission de l’ONU, mais qui a repris les armes fin 2021. Kigali accuse de son côté son voisin de collaborer avec le groupe rebelle « Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) », à dominante hutu et dont l’objectif est de renverser le président rwandais Paul Kagamé. L’affrontement entre les deux capitales s’est aggravé avec la prise de la localité de Bunagana, frontalière de l’Ouganda, pays de la région lui aussi impliqué dans cette crise dont les enjeux économiques stratégiques et énergétiques sont de plus en plus manifestes.

Par Lyes Sakhi
Lundi 13 mai, le mouvement congolais rebelle M23, en guerre contre l’armée et le gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC), s’est emparé de la ville stratégique de Bunagana dans l’Est du pays et frontalière de l’Ouganda. Confirmant cette prise, mardi 14 juin dans un communiqué, l’armée congolaise a indiqué qu’« après avoir constaté d’énormes pertes et revers subis par ses protégés sur le terrain », les « forces de défense du Rwanda ont décidé de violer l’intangibilité de notre territoire en occupant la cité de Bunagana ». La RDC accuse, en effet, le Rwanda de soutenir militairement le M23 et d’atteinte à sa sécurité nationale. Pour Kinshasa et son armée, ce qui s’est passé dans cette localité constitue, « ni plus ni moins », « une invasion de la RDC», dont ils « tireront les conséquences qui s’imposent » pour « défendre la patrie ».
Selon les agences de presse, une centaine de militaires congolais ont traversé la frontière vers l’Ouganda fuyant l’avancée des rebelles. D’autres militaires congolais qui n’ont pas traversé la frontière se sont repliés dans les collines avoisinantes sur territoire congolais. De précédents combats avaient déjà provoqué la fuite de milliers d’habitants vers l’Ouganda et Rutshuru, selon le l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Tous ces développements rappellent le bienfondé des inquiétudes des Nations unies. Samedi, 11 juin, le porte-parole du secrétaire général Antonio Guterres a exhorté à « désamorcer les tensions » croissantes entre la RDC et le Rwanda. Il a appelé «tous les groupes armés à cesser immédiatement toute forme de violence ». « Nous sommes préoccupés par la détérioration de la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo », a déclaré Stéphane Dujarric, évoquant « la multiplication des attaques contre les civils » par des rébellions congolaises et « la présence persistante d’autres groupes armés étrangers », notamment les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) opposées au pouvoir de Kigali, « qui continuent de menacer la stabilité régionale ». Les Nations unies ont réaffirmé l’attachement « ferme à la souveraineté, à l’indépendance, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo », a ajouté le porte-parole condamnant « l’utilisation de groupes armés agissant par procuration ». Il a affirmé que les Nations Unies soutenaient les efforts de l’Union africaine, qui avait nommé le chef de l’Etat angolais Joao Lourenço, président de la conférence internationale pour la région des Grands Lacs, pour «désamorcer les tensions » entre les deux capitales.
M. Lourenço entend organiser un sommet autour des présidents Félix Tshisekedi de la RDC et Paul Kagame du Rwanda. Mais l’évolution des évènements ne semblent pas l’aider dans son initiative, incitant l’Union Africaine (UA) à multiplier les appels à l’apaisement. Dimanche 29 mai, le président en exercice de l’UA, le président sénégalais Macky Sall s’est ainsi dit « gravement préoccupé par la montée de la tension entre le Rwanda et la RDC ». Il a appelé les deux pays « au calme et au dialogue pour la résolution pacifique de la crise avec le soutien des mécanismes régionaux et de l’Union africaine ». Lundi 13 juin, le Président de la commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a appelé à une « cessation immédiate de toutes formes de violences par tout groupe armé et de toute activité militaire présentant une quelconque menace pour l’un ou l’autre de la République du Rwanda et de la RDC ». Il a encouragé la voie du « dialogue » et de la « concertation fraternelle » sous la facilitation du Président angolais João Lourenço.

Gec et Ebutelli, un rapport éclairant
Que cache cette détérioration des relations entre Kinshasa et Kigali ? Dans un rapport publié hier, les organisations Groupe d’étude sur le Congo (Gec) et Ebuteli, liées à l’université de New York, ajoutent un troisième protagoniste, l’Ouganda, et estiment que les opérations militaires des armées congolaise et ougandaise dans l’est de RDC cachent des intérêts économiques qui empiètent sur la zone d’influence du voisin rwandais.
Elles indiquent que l’opération « Shujaa », lancée fin novembre par les Forces armées de la RDC (FARDC) et celles de l’Ouganda (Uganda Peoples’ Defence Forces – UPDF), pour neutraliser les rebelles islamo-extrémistes du groupe Forces démocratiques alliées (ADF), auteurs de massacres de milliers de civils en RDC ainsi que d’attentats jihadistes sur le territoire ougandais, n’a pas eu le succès annoncé. Malgré des bombardements massifs au début des opérations, « il ne semble pas que les ADF aient été structurellement affaiblies ». Au contraire, « les opérations semblent paradoxalement avoir rendu la frontière moins sûre qu’auparavant ».
« Outre les intérêts sécuritaires, le gouvernement ougandais se concentre sur la sécurisation de ses investissements pétroliers et le renforcement des réseaux commerciaux » vers la RDC, où ses exportations formelles ont représenté en 2019 « 156 millions de dollars » et les exportations informelles, constituées en majorité de biens industriels, « 330 millions de dollars ». Pour canaliser les flux commerciaux entre les deux pays, les présidents congolais Félix Tshisekedi et ougandais Yoweri Museveni ont convenu de reconstruire « 223 kilomètres de routes prioritaires » en RDC pour un coût estimé à « 335 millions de dollars ».
L’Ouganda tient de plus à sécuriser l’exploitation pétrolière dans le graben Albertine, où des gisements pétrolifères de plus d’un milliard de barils doivent être exploités au plus tard en 2025, une année avant la fin du mandat du président ougandais Yoweri Museveni. « Cela pourrait être une raison majeure influençant l’intervention militaire ougandaise », dans le Nord-Kivu (est) jusqu’à la province voisine de l’Ituri (nord-est), frontalière de l’Ouganda où l’UPDF avait affronté en février des rebelles congolais du groupe Force patriotique et intégrationniste du Congo (FPIC), note le rapport.
Considérant les interventions ougandaises en RDC comme une menace, le président rwandais Paul Kagame a exprimé à de nombreuses reprises « son inquiétude ainsi que sa déception de ne pas être inclus dans l’opération militaire contre les ADF ».
Il a déclaré envisager « +divers mécanismes+ pour résoudre les problèmes de sécurité dans l’est de la RDC », indique le rapport. La RDC accuse le Rwanda de soutenir le M23, ce que Kigali dément. Mais des analystes interprètent « la résurgence du M23 comme une réaction de Kigali à l’influence et à la présence croissante de l’Ouganda dans l’est de la RD Congo », conclut le rapport.
Source AFP et agences de presse