Entretien réalisé par Lucie TOUZI
Georges Salines, père de Lola, ancien président de l’Association 13onze15 et auteur du livre «Il nous reste les mots», revient sur la tragique nuit du 13 novembre 2015. Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de courage, de volonté et d’ouverture d’esprit qu’il lutte pour favoriser le dialogue et l’intégration.

Reporters : Qu’avez-vous ressenti lorsqu’Azdyne Amimour vous a contacté pour la première fois ?
Georges Salines : J’ai ressenti de la perplexité : pourquoi M. Amimour souhaitait-il me rencontrer ? Je lui ai demandé, en réponse à son message, de préciser les motifs de sa demande et il m’a répondu textuellement : « Merci pour votre réponse, je désire m’entretenir avec vous à propos de cet événement tragique car je me sens aussi victime concernant mon fils », ce qui ne m’éclairait pas beaucoup ! Cependant, je comprenais parfaitement qu’il puisse se sentir victime à sa manière et j’étais curieux d’entendre ce qu’il avait à me dire.

Quelle a été votre première pensée quand vous avez su qui était Azdyne Amimour ?
Ma première pensée a été bien sûr qu’il s’agissait du père de l’assassin ou de l’un des assassins de ma fille et qu’il me serait sans doute difficile de ne pas voir son fils à travers lui. Mais, en fait, le rencontrer m’a permis de dépasser cette anxiété initiale.

Vous avez écouté attentivement l’histoire de M.Amimour et de son fils lors de votre première rencontre. Par conséquent, comprenez-vous comment et pourquoi son fils s’est-il radicalisé ?
Je crois avoir compris certaines choses, comme je l’ai expliqué dans la lettre à Samy que j’ai écrite à la fin du livre. Samy était un « enfant sage ». Il aimait sans doute beaucoup ses parents et admirait probablement son aventurier de père, et n’était donc pas susceptible de s’opposer frontalement à eux. Mais à l’adolescence, à cet âge où on a souvent une exigence très forte d’absolu, où on ne comprend pas les nuances, où on n’accepte pas l’imperfection du monde, je soupçonne qu’il ne pouvait accepter le relativisme moral et religieux. Il s’est alors distingué par une pratique religieuse de plus en plus ostentatoire, qui en a fait à un moment donné la proie de « recruteurs ». Il est parti en Syrie en 2013, à un moment où ces départs n’avaient pas la signification qu’ils ont pris plus tard. Mais sur place, Daesh a su s’occuper de lui. Mais sur cette dernière étape du parcours, sur le fait qu’il n’a pas su résister à l’endoctrinement et qu’il a été capable de commettre ses crimes, je n’ai pas vraiment d’explication.

Vous avez été président de l’Association 13onze15, quelles ont été vos principales missions et comment définissez-vous la lutte que vous menez aujourd’hui ?
Le rôle d’un président d’association est complexe : il doit faire vivre son organisation, gérer les conflits, répondre aux demandes des adhérents, s’occuper des salariés lorsqu’il y en a, veiller sur les finances, les relations avec les autres associations et avec les partenaires et institutions, communiquer en interne et en externe, notamment auprès des médias, sur l’ensemble des sujets qui concernent l’association, en l’occurrence les actions mémorielles, judiciaires, la défense des droits des victimes, la participation aux études et réflexions… C’est très lourd et cela ne permet pas de se concentrer en profondeur sur un sujet. Or, je voulais garder mon temps et mon énergie pour pouvoir me consacrer à prévenir la survenue d’autres drames similaires à celui qui nous avait frappé le 13 novembre. Je défie mon action aujourd’hui comme une lutte pour le dialogue, la tolérance, la rationalité, la défense des libertés individuelles et des droits de l’homme et de la femme ainsi que le refus absolu de l’usage de la violence en politique. Cela concerne bien sûr le terrorisme djihadiste mais pas seulement, le terrorisme d’extrême droite par exemple est également un sujet de préoccupation.

Croyez-vous au processus de «déradicalisation» des hommes et des femmes partis faire le Djihad, en Syrie ou en Irak, et repentis de leurs actes ?
Je crois – je sais, j’en connais – qu’il existe des personnes qui ont été des djihadistes et qui ne le sont plus, c’est donc possible. Je ne crois pas par contre qu’on ait trouvé de « recette » de la « déradicalisation ». On parle d’ailleurs plutôt aujourd’hui de programmes de « désengagement ». Il y a de nombreuses expériences, en France et à l’étranger, avec des résultats plus ou moins satisfaisants qu’il faut évaluer pour pouvoir en tirer les enseignements.

Que pensez-vous du débat politique sur le rapatriement des Français (hommes, femmes et enfants) partis faire le djihad en Syrie ou en Irak ?
Je suis, depuis le début, un ferme partisan de ce rapatriement. Pour les enfants, cela me paraît une évidence totale, car ils sont innocents et il est scandaleux que notre pays ne fasse pas tout pour les sauver. Cela passe bien sûr, lorsqu’ils ne sont pas orphelins de père et de mère, par l’accord des parents – la mère le plus souvent – pour se séparer de leur enfant, soit qu’ils restent eux en Syrie, soit qu’ils soient incarcérés à leur arrivée en France. Mais pour le moment, cette deuxième solution est rendue impossible par le refus de notre pays de rapatrier les adultes. Concernant ces derniers, j’ai dit, avec d’autres, depuis le début, qu’il y avait un double enjeu, de respect des droits de l’homme et de sécurité : les djihadistes français sont détenus soit par la Syrie de Bachar, soit par des factions non étatiques – notamment les Kurdes -, soit par l’Irak. Seul ce dernier a pu organiser des procès, mais ceux-ci sont une caricature de justice. La sentence – la mort, le plus souvent – est prononcée après des « débats » de moins d’une heure, sans que les avocats aient pu prendre connaissance du dossier, sans audition des témoins – y compris des éventuelles victimes irakiennes, qui n’ont donc pas pu exercer leur droit à être confrontées avec les accusés -, sans s’assurer que les accusés aient jamais mis les pieds en Irak avant d’y être jugés… et sans exécution de la sentence, en ce qui concerne les ressortissants de pays européens. Et c’est là qu’on arrive au problème sécuritaire. Aucun des pays ou des Etats, détenant des djihadistes français, n’offrent la garantie qu’ils ne seront pas relâchés ou qu’ils s’évaderont. Il y a déjà eu des évasions et des chantages, de la part des Kurdes notamment, à la libération de ces personnes dans la nature. Ce sont autant de bombes à retardement. Les rapatrier, les juger et les emprisonner en France représente également des difficultés, mais ce serait quand même bien plus sûr et préférable.

Quatre années sont passées depuis les tragiques évènements du 13 novembre 2015, que pensez-vous des politiques menées dans la lutte contre le djihadisme ?
Je pense tout d’abord que, même s’il y a beaucoup de sujets d’inquiétude, la société française s’est montrée solidaire et résiliente. La plupart des gens ne mettent pas tous les musulmans dans le même sac que les terroristes. Il y a parmi les musulmans de nombreuses personnes qui luttent pour un islam tolérant et mieux intégré à la société. Bien sûr, c’est une lutte qui n’est pas terminée… Il y a des actions et des politiques en place contre le djihadisme, mais je pense qu’elles devraient être dotées de plus de moyen, de plus de cohérence et de plus de visibilité.

Comment expliquez-vous l’embrigadement de ces jeunes et pensez-vous que les jeunes des banlieues dîtes «sensibles» manquent de marques identitaires ? Que fait l’Etat pour eux ?
Le djihadisme terroriste est un phénomène très dangereux, mais quand même, et heureusement, il reste ultraminoritaire ! Les éventuelles préoccupations identitaires des « jeunes de banlieue » peuvent les conduire à se chercher une identité dans une forme ostentatoire de pratique religieuse, ce qui est un problème en soit car ils se coupent du reste de la communauté nationale. Cependant, il faut d’autres ingrédients pour être un terroriste : il y a des facteurs psychologiques, familiaux, politiques… Je ne crois en aucun cas que ces jeunes soient « perdus ». Il faut s’en occuper. L’Etat doit agir, sans doute plus et mieux qu’il ne le fait, mais pas seulement l’Etat, les municipalités ou encore les associations. Nous avons tous un rôle à jouer.

Quelles sont, selon vous, les solutions face à toutes ces problématiques ?
Il n’y a pas de recette miracle, mais tout un ensemble d’actions à conduire. Il faut lutter contre les inégalités, les ghettos sociaux et la misère du monde. Il faut éduquer, lutter pour que la raison l’emporte sur l’obscurantisme, l’irrationalité et les théories du complot. Il faut favoriser le dialogue et l’intégration.