Par Kahina Sidhoum
La question énergétique va-t-elle impacter durablement la relation stratégique entre les Etats –Unis et l’Arabie Saoudite ? C’est la question que de nombreux observateurs se posent depuis la décision de l’Opep+ de réduire de deux millions de barils/jour son offre de pétrole, le 5 octobre 2022. Une décision que Washington impute à Ryad en tant que géant mondial des hydrocarbures, leader de l’Opep et co-leader avec la Russie de l’Opep+. Mardi 11 octobre, le président Joe Biden a déclaré qu’«il aura des conséquences pour ce qu’ils ont fait, avec la Russie». Le chef de la Maison Blanche s’exprimait lors d’une interview avec la chaîne CNN, sans préciser de quelle nature elles seraient. Auparavant, le chef de la Maison Blanche, qui s’était déjà rendu en visite en Arabie Saoudite, avait appelé Ryad en tant que poids lourd du secteur pétrolier à libérer l’offre de Brut. Son geste a été ignoré par la monarchie.
«Au vu des récents événements et des décisions de l’Opep+, le président pense que nous devrions réévaluer la relation bilatérale avec l’Arabie saoudite», avait déjà dit auparavant John Kirby, porte-parole du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, à la presse. Joe Biden «est prêt à travailler avec le Congrès pour réfléchir à ce que doit être cette relation», a aussi assuré ce conseiller. Il faisait sans doute allusion à la probabilité pour la Maison Blanche de soutenir un projet de loi que les principaux sénateurs républicains et démocrates veulent adopter. Ce projet de loi dit No Oil Producing and Exporting Cartels (NOPEC) donnerait au procureur général des Etats-Unis la possibilité de poursuivre l’OPEP+ ou ses membres devant un tribunal fédéral.
«Ce que l’Arabie saoudite a fait pour aider (le président russe Vladimir) Poutine à poursuivre sa guerre ignoble et vicieuse contre l’Ukraine restera longtemps dans la mémoire des Américains», a déclaré il y a quelques jours le chef de la majorité au Sénat, le démocrate Chuck Schumer. «Nous examinons tous les outils législatifs pour faire face au mieux à cette action épouvantable et profondément cynique, y compris le projet de loi NOPEC», a déclaré Schumer dans un communiqué. Le sénateur républicain Chuck Grassley, qui a parrainé le NOPEC, a déclaré, pour sa part, qu’il avait l’intention de joindre la mesure en tant qu’amendement à la prochaine loi sur l’autorisation de la défense nationale.
«L’OPEP et ses partenaires ont ignoré les appels du président Biden à une augmentation de la production, et maintenant ils s’entendent pour réduire la production et augmenter encore les prix mondiaux du pétrole», a déclaré Grassley dans un communiqué. «Nous devrions au moins être en mesure de les tenir responsables de leur fixation injuste des prix», a-t-il déclaré.
Mercredi 5 octobre, la Maison Blanche a indiqué qu’elle consulterait le Congrès sur «des outils et des autorités supplémentaires» pour réduire le contrôle de l’OPEP+ sur les prix de l’énergie, une référence apparente à un éventuel soutien au NOPEC. Il n’est pas sûr qu’elle le soutienne. S’il est adopté par les deux chambres du Congrès et signé par le président Joe Biden, le projet de loi modifierait la loi antitrust américaine pour révoquer l’immunité souveraine qui a protégé les membres de l’OPEP+ et leurs compagnies pétrolières nationales contre les poursuites.

Washington mesure les risques, Ryad joue l’apaisement
Mais si Washington devait poursuivre d’autres pays pour collusion, les États-Unis pourraient être critiqués pour leurs tentatives de manipulation des marchés, par exemple en libérant des quantités record de pétrole provenant de réserves d’urgence entre mai et novembre. Par ailleurs, il est peu probable que le Congrès s’attaque à une législation majeure avant les élections de mi-mandat du 8 novembre. D’ici là, le Congrès américain et en particulier les parlementaires du parti démocrate, celui du président Biden, cherche d’autres moyens de faire pression sur Ryad. Lundi 10 octobre, le puissant chef de la commission des Affaires étrangères du Sénat Bob Menendez a menacé de bloquer toute future vente d’armes à l’Arabie saoudite. Le sénateur démocrate Richard Blumenthal et l’élu à la Chambre des représentants Ro Khanna l’ont pris au mot en présentant mardi un projet de législation pour mettre fin à ces exportations.
Pour le royaume wahhabite, les Etats-Unis font une lecture politique et géopolitique d’une question économique qui se rapporte à la nécessité d’enrayer la baisse du prix du baril observée depuis plusieurs semaines. Une lecture confirmée sur la chaine Al-Arabiya par le ministre saoudien des Affaires étrangères. Dans une déclaration au média, Faiçal ben Farhane a expliqué mardi 11 octobre que la baisse de production décidée par l’Opep + représentait une démarche «purement économique prise à l’unanimité des pays membres» de l’organisation, visant à «maintenir un marché du pétrole durable». «Les membres de l’Opep+ ont agi de manière responsable et ont pris la décision appropriée», a-t-il affirmé. La relation est «stratégique» et a fait «progresser la sécurité et la stabilité au Moyen-Orient», a relevé mardi l’ambassade saoudienne à Washington dans un communiqué. La coopération militaire bilatérale «sert les intérêts des deux pays», a-t-elle ajouté.