Le géant énergéticien russe Gazprom a entamé hier pour une période de dix jours les travaux de maintenance des deux gazoducs Nord Stream 1, qui acheminent une grande quantité de son gaz livré encore à l’Allemagne ainsi qu’à plusieurs autres pays de l’Ouest de l’Europe.

A première vue, il s’agit d’opérations techniques annoncées de longue date et lancées pour préserver dans la durée l’opérabilité et le fonctionnement normal de ces infrastructures. Le gaz russe n’est pas concerné par les sanctions économiques prises par les Occidentaux contre Moscou.
Mais, côté européen, on fait mine d’avoir peur d’une décision russe de couper les vannes et d’entrer dans une période de grande incertitude en matière d’approvisionnement énergétique.
« Nord Stream est arrêté (…) ce qui signifie que le gaz ne circule plus », a déclaré lundi le ministère allemand de l’Economie. « Nous sommes confrontés à une situation inédite, tout est possible », a reconnu au cours du week-end le vice-chancelier allemand, ministre de l’Economie et du Climat Robert Habeck, sur la radio publique. « Il est possible que le gaz coule à nouveau, même en quantité supérieure à avant. Il est possible que plus rien ne vienne et nous devons nous préparer comme toujours au pire », a-t-il ajouté.
Le vice-chancelier Habeck s’est cependant rappelé qu’il serait difficile à Gazprom de stopper net ses livraisons via Nord Stream. Le gaz exploité dans le champ sibérien est « sous pression » et ne peut être éternellement stocké, a-t-il indiqué. « Ce n’est pas comme un robinet d’eau », a-t-il fait savoir. Samedi 9 juillet, Berlin a par ailleurs convaincu le partenaire canadien de lui restituer la turbine qui était en maintenance chez lui pour être à nouveau destinée à Nord Stream 1. Cela, en dépit des protestations de l’Ukraine. Une fois rapatrié par son fabricant Siemens, l’équipement en question sera remis à la Russe, a indiqué hier une source allemande à Berlin.
Alors pourquoi ce discours contradictoire ? Il est vrai que la confrontation en cours entre les pays de l’UE et la Russie depuis le 24 février dernier, jour d’entrée des troupes russes en Ukraine, demeure chargée de scénarios de tension énergétique accrue entre les deux pays. Plusieurs pays du vieux continent ont vu, pour diverses raisons, leur approvisionnement en gaz diminuer depuis près de six mois. Tous ne cessent pas de multiplier les messages d’alerte à se retrouver sans gaz. Mais nombre d’entre eux ont accepté de payer le gaz russe en roubles, selon la volonté de Moscou. Environ la moitié des entreprises étrangères qui ont conclu un contrat de fourniture de gaz avec Gazprom ont ouvert un compte en roubles auprès de Gazprombank pour honorer leurs paiements, avait assuré à la mi-mai le vice-Premier ministre russe Alexandre Novak, cité par Ria Novosti.
Avant de procéder aux travaux de maintenance, Gazprom a informé ses clients européens longtemps avant. Durant ces dernières semaines, le géant russe a déjà réduit de 60% les livraisons de gaz via Nord Stream. Cela n’exclut pas l’éventualité de voir Moscou de continuer à faire de la carte énergétique et du gaz en particulier un moyen supplémentaire de pression sur les pays de l’UE. Gazprom a d’ailleurs réduit lundi ses livraisons de gaz à l’Italie et l’Autriche, respectivement d’un tiers et de 70%, ont indiqué les énergéticiens OMV et ENI.
Les deux pays sont en partie approvisionnés par le gazoduc TAG, qui passe par l’Ukraine, mais aussi, pour une petite partie, par le gazoduc Nord Stream. Mais rien n’indique pour l’instant que la Russie serait prête à fermer totalement les vannes, se priver davantage d’une ressource importante pour son économie, et mettre les consommateurs européens en situation d’urgence.

Préparer les opinions au recours au charbon

Ce qui est, pour l’instant, davantage visible c’est la volonté de la partie européenne de réduire sa dépendance des hydrocarbures russes. 35% des importations gazières allemandes proviennent aujourd’hui de Russie, elles étaient à 55% avant le début de la guerre en Ukraine. Berlin appelle comme d’autres capitales européennes aux économies. « Il faut tout faire pour économiser le gaz dès maintenant, optimiser le chauffage, discuter en famille, préparer les industries – nous ne sommes pas impuissants », a affirmé hier lundi Klaus Müller, le patron de l’agence fédérale des réseaux. La chambre des députés a déjà adopté jeudi pour elle un plan symbolique d’économie: plus de chauffage au-dessus de 20 degrés l’hiver et plus d’eau chaude dans les bureaux individuels.
Ce qui est également visible, c’est que les Etats européens préparent leurs opinions au recours au charbon. Tous font marche arrière et n’écartent pas la possibilité de recourir à ce produit extrêmement polluant pour sécuriser leur approvisionnement en électricité, notamment durant l’hiver prochain. « C’est amer, mais c’est indispensable pour réduire la consommation de gaz » a déclaré à ce sujet le ministre allemand de l’Economie et du Climat, l’écologiste Robert Habeck alors que gouvernement a réaffirmé maintenir son objectif d’abandonner cette énergie polluante en 2030.
Davantage visible, encore, la propension de l’Europe à importer plus de gaz américain, notamment de schiste, payé à des prix astronomiques et au grand dam des écologistes du continent.