C’était une promesse faite par le président gambien Adama Barrow, qui, en célébrant le 52e anniversaire de l’indépendance du pays du Commonwealth, a affirmé son intention de mettre sur pied une commission d’enquête pour faire la lumière sur les disparitions inexpliquées de Gambiens pendant les 22 ans de règne de son prédécesseur Yahya Jammeh.

Le régime de l’ex-président a souvent été accusé de violations des droits de l’Homme, à travers notamment la torture, des disparitions forcées et des meurtres. Depuis qu’il a pris ses fonctions le mois dernier, Adama Barrow a ordonné l’ouverture des prisons du pays aux enquêteurs afin que toutes les personnes détenues pour des raisons politiques soient libérées. Cependant, les Gambiens ont insisté pour que le nouveau gouvernement mène des enquêtes sur le sort des personnes disparues, y compris des journalistes et des militants politiques qui avaient été arrêtés par des agents de sécurité de l’Etat à travers la très redoutée Agence nationale de renseignement (NIA), qui tétanisait les Gambiens. C’est le cas du Sarjo Manneh, animé de l’espoir de retrouver son fils disparu depuis une décennie. Des agents de la NIA sont venus arrêter son fils en 2006, Ebrima Manneh, peu après un sommet africain dans cette ex-colonie britannique enclavée dans le Sénégal, à l’exception de son étroite façade maritime. Il n’a jamais été revu depuis. En 2009, la ministre de la Justice d’alors, Marie Saine-Firdaus, avait affirmé au Parlement que le journaliste n’était pas en détention. D’autres responsables, dont l’actuel chef de la police, ont par la suite prétendu qu’il était aux Etats-Unis. Mais il n’est réapparu ni à l’étranger ni en Gambie, contrairement à d’autres détenus, après le départ de M. Jammeh le 21 janvier pour la Guinée Equatoriale. «Mon espoir est brisé», lance son père. «Je veux traîner en justice Yahya Jammeh et ceux qui sont responsables de la disparition de mon fils», ajoute Sarjo Manneh. Le nouveau ministre de l’Intérieur, Mai Fatty, s’est engagé à constituer un groupe d’enqûteurs chargés de ces disparitions forcées et aux «sites de détention secrets». M. Fatty a évoqué dans une déclaration à l’AFP la possibilité que «des personnes soient encore détenues» dans des sites inconnus, même après le départ de Yahya Jammeh. Outre la NIA, dont le président Barrow a changé le nom et promis de recentrer les missions sur la collecte du renseignement plutôt que sur la propagation de la peur au sein de la population, le régime s’appuyait sur les «junglers», une unité d’une quarantaine de membres considérée comme les escadrons de la mort du régime. Dans la Gambie de Yahya Jammeh, personne n’était à l’abri, pas même les membres de sa garde rapprochée, comme Tumani Jallow, un militaire de 24 ans, disparu en septembre 2016, après un incendie au siège du parti au pouvoir. «Il a été arrêté avec deux de ses collègues de l’armée par des agents de la NIA», affirme un membre de sa famille, Buba Sawo. Ses deux camarades ont été relâchés après le départ de Yahya Jammeh, mais pas lui.
«Nous l’avons cherché partout. La NIA dit qu’il n’est pas entre leurs mains», explique Buba Sawo. Même la famille de Yahya Jammeh n’a pas été épargnée, comme en atteste Adama Kujabie, un de ses parents, dont le père a été arrêté en avril 2016 par la NIA. Il ne se pose qu’une seule question, lancinante, à son sujet, confie-t-il à l’AFP: «Est-il vivant?». Selon Fredy Peccerelli, un expert en médecine légale qui a participé à l’identification de disparus au Guatemala et au Sri Lanka, ce processus entraîne un long et coûteux travail de généalogie, d’autopsie, d’analyse des documents des prisons et de témoignages des responsables. Sur ce dernier point, a-t-il expliqué à l’AFP, la Gambie devra décider si elle garantit des réductions de peine, voire l’immunité, à ceux qui fourniraient des informations sur les disparus. Pour l’heure, bien peu de responsables de premier plan de l’appareil de répression ont été inquiétés. En février, deux hommes accusés d’avoir enlevé au Sénégal en 2013 un parlementaire gambien, Mahawa Cham, et un homme d’affaires, Saul Ndow, ont néanmoins été arrêtés. Mais le général Bora Colley, ancien responsable du système pénitentiaire gambien, notamment de la tristement célèbre prison de Mile Two, arrêté au Sénégal, a été remis en liberté sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui. L’ex-ministre de l’Intérieur, Ousman Sonko, limogé en septembre 2016, soupçonné de tortures et d’exécutions, a, lui, été arrêté en Suisse en janvier, sur dénonciation de l’ONG Trial International, qui lutte contre l’impunité dans le monde.