Dr Abdelhamid Salah Laouar, président du Syndicat national des médecins généralistes de santé publique (SNMGSP) et coordinateur de la Coalition nationale des syndicats de la santé (CNSS), regroupant huit syndicats des différents corps de la santépublique,est revu, hier, sur les raisons qui poussent les médecins du secteur public vers d’autres horizons.

Par Sihem Bounabi
Pour le syndicaliste, «le secteur de la santé publique n’est plus attractif, la majorité des médecinsreste dansle public en attendant de trouver mieux à cause des conditions de plus en plus pénibles et sans aucune contrepartie».
Le Dr Abdelhamid Salah Laouar souligne qu’il y a plusieurséléments qui poussent les médecins à quitter le secteur public, dont principalement les conditions socioprofessionnelles, avec notamment la dégradation du pouvoir d’achat, la pénibilité de l’environnement de travail et le manque de perspective de carrière.
Il explique ainsi sur le plan salarial, «la rémunération est loin de répondre au pouvoir d’achat qui se dégrade chaque jour de plus en plus à cause de l’inflation galopante».
Le coordinateur de la Coalition nationale des syndicats de la santépointe également les statuts particuliers qui «n’ont pas bougé depuis 2010 concernant régime indemnitaire et, depuis 2007, pour ce qui est du salaire de base». Ainsi, estime-t-il, «il y a unnivelage des classes moyennes vers le bas notamment avec la dégradation du pouvoir d’achat.Il y a disparition de cette classe moyenne dont font notamment partie les médecins qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts». Autre explication du syndicaliste, les «médecins sontexclus des aides sociales de l’Etat, notamment concernant le logement» : «Les médecins n’ont pas accès aux logements sociaux car leur salaire est supérieur aux critères d’accès, tandis que pour le logement promotionnel, ils ne sont pas éligibles car leur salaire ne sont pas suffisants.»

Salaires démotivants et pénibilité des conditions de travail
En plus des «salaires motivants» qui permettent de «vivre décemment pour un médecin sans se préoccuper des problèmes pour boucler ses fins de mois et d’avoir accès à un logement»,il y a également les «conditions de travail difficiles pour exercer dignement notre noble métier de soigner». Dr Abdelhamid Salah Laouar confie à ce sujet que «chaque jour, les médecins doivent se battre pour obtenir uncomplément d’examens médicaux, commeune simple radiographie. De plus lorsque le patient est orienté vers d’autres services il n’est pas pris en charge puisqueles structures de santé fonctionnent maintenant en vase clos». Insistant sur cetenvironnement professionnel difficile, ilaffirme que «chaque jour, c’est la croix et la bannière pour prendre en charge efficacement les malades, ce qui fait qu’il y a une véritable pénibilité du travailde plus en plus durepour le médecin parce qu’il n’a pastous les éléments pour prendre en charges les malades et leur prodiguer les meilleurs soins possible».
Il précise à ce sujet que la majorité des médecins au niveau des polycliniques et dans les salles et centres de soins, ainsi que les Etablissements publics hospitaliers (EPH)se trouvent souvent «désarmés à cause de l’absence d’équipement et d’un minimum de plateau technique, que ce soit un échocardiogramme ou une radiographie». Il illustre ses propos en citant le cas d’une simple entorse où le médecin est contraint d’envoyer le patient vers un CHU et souvent vers le privé pour savoir s’il y a une fracture.
La pénibilité dans la prise en charge du malade est également illustrée à travers l’absence de la numérisation des structures de santé et d’outils informatiques qui permettent d’avoir un accès direct au dossierdu malade et avoir des informations fiables. Dr Abdelhamid Salah Laouar explique ainsi «qu’il n’y a pas d’échanges et de communication entre les différents médecins qui prennent en charge le même patient à part à travers une simple lettre, alors, qu’aujourd’hui, cette manière de faire est obsolète». Soulignant qu’«à l’étranger, il suffit d’un clic pour avoir le suivi du dossier du patient avec un code QR qui permet d’avoir tous les éléments pour une prise en charge efficace du malade». Se désolant ainsi du fait que, «malheureusement, aujourd’hui, chacun travaille dans son coin et par conséquent le travail devient réellement pénible».
Le syndicaliste rappelle que la question de la numérisation du secteur de la santé pour un suivi efficace de la prise en charge du malade a été promulguée en 2018 et n’a toujours pas été appliquée, soulignant que«sans ces textes d’application, aujourd’hui, on est resté dans d’anciennespratiques qui rendent l’environnement du travail de plus en plus pénible». Il ajoute qu’à toutes ces raisons, «il n’y a pas de perspective d’évolution de carrière ni de formation continue», confiant que «l’on se retrouve à exercer à vie avec le même diplôme, alors que le corps médical réclame des formations qualifiantes pour élever le niveau et optimiser la prise en charge en mettant le personnel de la santé au même diapason des standards internationaux».
«Nous avons alerté le ministre sur l’urgence de la situation»
De plus, le médecin se désole qu’«aujourd’hui, vous avez des carrières figées. Vous êtes médecin généraliste et vous allez mourir médecin généraliste ! Même si vous arrivez à décrocher un diplôme, il n’est pas reconnu parce qu’il y a des blocages au niveau de l’enseignement supérieur. Il y a des castes qui se sont constituéeset des groupes d’intérêts qui bloquent cela parce que, tout simplement, cette situation les sert au détriment de toutun secteur».
Dès lors, «les médecins n’ayant pas un salaire conséquent, ni les conditions de travail, ni de plan de carrière, et en l’absence d’une volonté politique,malgré le combat que nous menons depuis longtemps pour améliorer les choses, sont contraints,soit de changer de métier,soit de s’exiler». Expliquantque d’autant plus que «dès qu’il quitte le secteur public, le changement est instantané sur le plan personnel et professionnel. Il peut alors travailler sans se soucier du problème de logement, du pouvoir d’achat et dans des équipes efficaces et homogènes».
Il rappelle que lors de la rencontre avec le ministre de la Santé, le 7 décembre dernier, et les représentants des huit syndicats de la coalition de la santé, qui représentent les différents corps du secteur, «nous avons alerté le ministre sur l’urgence de la situation», eninsistant que «s’il n’y a pas de solutions urgentes et une prise en charge réelle et rapide des problèmes de la corporation, il va y avoir une véritable saignée. Et nous allons assister à une migration massive. Et finalement, c’est ce qui est en train de se produire».
En conclusion, le Dr Abdelhamid Salah Laouar tient à «rendre hommage à tous les médecins et les personnels de la santé qui continuent à travaillermalgrétoutes cesdifficultés». Enchaînant qu’«aujourd’hui, les pouvoirs publics doivent prendre conscience que sans une politiquebasée sur la valorisation des cadres et de la matière grise, on ne pourrait pas arriver à un décollage économique, social et culturel. Partout dans le monde, ce qui tire le développement d’un pays, c’est l’intelligentsia et la matière grise». n