Le prochain départ de 1200 médecins algériens en France après avoir réussi à passer l’étape des épreuves de vérification des connaissances a fait réagir, le jour même de cette annonce, le ministre de la Santé, Abderrahmane Benbouzid, qui s’est longuement exprimé sur cette question, mettant le doigt sur ce qui ne va pas : à savoir le système de santé actuel qui a besoin d’une profonde réforme.

PAR INES DALI
Cette réforme tant attendue, tous les professionnels de la santé plaident pour l’urgence de sa mise en œuvre, surtout que les lois existent et qu’il ne manque que les textes d’application, n’ont-ils cessé de mettre en exergue à plusieurs reprises. Nombre d’entre eux, par la voix de leurs syndicats respectifs, sont revenus à la charge et ont réitéré ce même plaidoyer, avant-hier samedi, à l’annonce de la nouvelle vague de départ imminent de 1200 praticiens. Tout en reconnaissant la véracité de leurs propos notamment les revendications socioprofessionnelles dont celles d’ordre salarial, le ministre de la Santé a estimé que l’exode des médecins est un problème qui n’est pas vécue seulement par l’Algérie, indiquant qu’il y en a d’autres pays comme l’Inde et l’Egypte, et que cela concerne également plusieurs autres secteurs comme l’électronique etc. et pas seulement le domaine médical. Cela d’autant que des pays développés comme le Canada et autres en ont exprimé le besoin et appellent à leur recrutement, selon le ministre.
«Mes collègues médecins quittent l’Algérie et cela est en relation avec la réforme du système de santé qu’il faut mettre en place et d’autres raisons encore qu’il faut revoir», a-t-il reconnu. A titre d’exemple, il a cité le cas de praticiens dans les hôpitaux qui «dépassent l’âge de la retraite – ils sont âgés de 75-76 ans – et continuent d’exercer, ce qui ne permet pas d’avoir des postes pour la génération montante…» Il y a de nombreux problèmes dans le secteur sanitaire, a-t-il encore dit, appuyant ainsi les propos des professionnels, et «leur correction entre dans le cadre de la réforme». Pour ceux qui ont dépassé l’âge de la retraite, c’est «en cours d’étude au Premier ministère et la loi sera appliquée pour la retraite à 65 ans, c’est leur droit. Mais nous ne fermons pas la porte et leur faisons appel pour la nécessité, car il y a de nombreux services et spécialités où nous les avons besoin et n’avons donc pas fixé une limite d’âge et leur renouvelons année après année jusqu’à pouvoir les remplacer». Le déficit en médecins spécialistes dans le secteur public se fait, ainsi, ressentir dans le pays dans de nombreuses villes. «Il n’y a pas de concurrence dans les hôpitaux. Il y a des problèmes au niveau des services de maternité dans certaines villes, où des structures n’ont qu’un seul gynécologue qui assure les gardes tous les jours. C’est la même situation de déficit dans les services de radiologie, de réanimation dans le secteur public», a-t-il fait savoir. Pour y remédier, des discussions ont été entreprises avec le ministère de l’Enseignement supérieur pour la formation dans ces spécialités car, reconnait encore le ministre de la Santé, «le salaire que perçoivent ces praticiens dans le secteur privé est nettement plus intéressant. C’est pour cela que je reviens à la réforme du système sanitaire qui nécessite beaucoup de temps».

Les textes d’application toujours en stand-by
Un temps que les professionnels du secteur sanitaire trouvent trop long, du fait que la loi existe depuis près de quatre ans et n’a pas besoin d’être révisée, ce qu’ils sont las d’attendre, ce sont les textes d’application. «Notre but n’est pas la révision de la loi, car elle existe. La loi de juillet 2018 sur la santé stipule de nombreuses mesures et contient la révision d’autres. Ce qu’il faut maintenant, c’est l’application de ces mesures. Nous avons entrepris ce qui permet cette application et il y a environ 40 textes d’application qui sont soit au niveau du ministère (de la Santé, ndlr) soit au niveau du secrétariat général du Premier ministère, plus d’une vingtaine», a-t-il déclaré.
Ce qui a retardé ces textes d’application, c’est la situation pandémique liée au coronavirus que vit le pays depuis février 2020, selon Benbouzid. «Il ne faut pas oublier qu’au niveau du ministère de la Santé, pendant deux années, nous étions préoccupés par la situation liée à la pandémie de Covid-19, le virus se propageait et tuait et a dévoilé plusieurs facettes que nous ne connaissions pas. C’est une situation qui a touché plusieurs secteurs, ainsi que tout le tissu économique. Aujourd’hui, la situation s’est améliorée, nous avons organisé les assises et maintenant il se peut qu’on révise certains textes d’application… Cela nous permettra la réforme de notre système de santé», a affirmé le ministre.
Il a encore réitéré que cette réforme du système sanitaire «nécessite beaucoup de temps», revenant sur les conditions de travail et les mesures incitatives qui éviteraient aux médecins d’aller non seulement à l’étranger, mais qui les conduiraient également à choisir de rester dans le secteur public. Mais pour ce faire, «il faut une organisation de façon à inciter les médecins à aller dans un hôpital plutôt que dans un autre en agissant sur le salaire qu’ils perçoivent, car il est clair que sans les incitations salariales, il ne peut y avoir de motivation de travail». D’ailleurs, il y a le chapitre de «la contractualisation» qui devrait être mise en œuvre, soutient Benbouzid, ce qui permet, selon lui, à un directeur d’hôpital d’être «un manager» et de créer de la concurrence dans ses services, de réfléchir à comment rentabiliser l’infrastructure qu’il gère, sans attendre seulement le budget qui lui est alloué.
Le ministre de la Santé estime que la contractualisation est «très importante» et qu’il faut la mettre en œuvre, de façon à savoir qui prend le volet financier de «la prise en charge de chaque malade qui entre à l’hôpital, si c’est l’Etat, ou la Caisse de sécurité sociale ou les assurances, etc. C’est de cette manière que les hôpitaux fructifient leur travail et que les directeurs puissent avoir une sorte de marge de manœuvre pour ce faire».
Mais il n’y a pas que cela. Le pays a besoin de nouvelles infrastructures sanitaires de l’aveu même du ministre qui a révélé que la plupart des hôpitaux sont très vieux et certains datent du 19e siècle. «Il y avait un projet de création de nouveaux hôpitaux modernes à partir de 2010-2014 mais cela n’a pas été possible en raison de la situation financière du pays à cette période», a-t-il rappelé. Actuellement, il y a des projets de création de nouveaux pôles sanitaires modernes, comme celui de Sidi-Abdellah à Alger ainsi que dans d’autres wilayas, a-t-il noté, avant de relever un autre problème, celui de la répartition géographique des hôpitaux qui n’est pas toujours en adéquation avec le nombre d’habitants. «Certaines villes à forte densité de la population ont peu d’hôpitaux tandis que d’autres avec une densité moindre en ont plus. C’est pour toutes les raisons que je viens de citer que je dis que la réforme du système de santé nécessite beaucoup de temps», a-t-il conclu.