C’est dans six mois, le 24 décembre 2021, que les Libyens devraient participer aux premières élections post-transition et élire leurs représentants après dix ans de guerre civile et de chaos consécutif à la chute sanglante de l’ancien dictateur Kadhafi en 2011. Entre avancée et menaces de recul par rapport à cette perspective de normalisation tant espérée, jamais leur pays n’a cependant paru aussi partagé ni aussi incertain d’atteindre l’objectif d’un dispositif politico-institutionnel stable et sécurisant pour les pays du voisinage, dont l’Algérie, qui se voit aujourd’hui destinataire de messages d’hostilité de la part des forces de Khalifa Haftar.

Par Anis Remane
Ce contraste est encore plus manifeste depuis la réouverture hier par le Premier ministre de la transition Abdelhamid Dbeibah de la route côtière entre l’Est et l’Ouest. Fermé depuis environ deux ans à cause des combats, ce tronçon stratégique est certes rouvert pour relier la Libye à la Tunisie à l’Ouest et l’Egypte à l’Est, mais la circulation reste encore entravée par les barrages installés dans la zone contrôlée par les forces de Khalifa Haftar. Avant-hier, samedi, le tableau s’est davantage corsé lorsque les troupes du maréchal autoproclamé ont déclaré que la frontière avec l’Algérie est désormais considérée comme une «zone militaire fermée» et donc interdite à tout déplacement.
La chaîne «Libya Al-Hadath», pro Haftar, a publié le même jour des images montrant le déploiement d’un grand nombre de véhicules et de pickups armés de mitrailleuses de la «128e brigade», relevant de son armée nationale libyenne (ANL). Des sites électroniques libyens reprenant un communiqué du Département de l’orientation morale, une unité de presse de l’ANL, ont rapporté également que ses hommes ont pris le contrôle du poste frontalier d’Essin proche de Djanet en Algérie, sans concertation avec l’autorité de transition à Tripoli et le président du Conseil présidentiel libyen, Mohamed Al-Manfi, également commandant suprême de l’armée loyaliste. Ce déploiement des forces de Haftar est un signal inquiétant envoyé au Conseil et au gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah qui espère normaliser, avec l’appui international, la situation politique et sécuritaire en Libye avant les élections du 24 décembre prochain. Il est à considérer également comme un message d’hostilité clair aux autorités algériennes, qui tentent de jouer un rôle actif dans le processus interlibyen en cours et qui ont annoncé fin mai dernier, à l’issue de la visite à Alger du Premier ministre Dbeibah, la réouverture prochaine du poste frontalier Debdeb-Ghadamès. La perspective, selon les déclarations du chef de la diplomatie Sabri Boukadoum à ce sujet, est de soutenir l’effort de stabilisation libyen et d’établir un corridor commercial entre les deux pays comme cela a été discuté le 29 mai 2021 lors du forum économique algéro-libyen à Alger, en attendant la mise en place des conditions pour un partenariat économique plus soutenu.

Une coordination algéro-libyenne entravée
Le 17 juin dernier, le ministre de l’Intérieur du gouvernement de transition libyen a rencontré les acteurs politiques, sécuritaires et douaniers de la région proche de l’Algérie pour préparer l’ouverture de la frontière avec les sécuritaires et les douaniers libyens. L’arrivée sur les lieux des forces pro Haftar bouleverse le calendrier prévu avec la partie algérienne. En attendant une probable réaction de Tripoli, leur objectif présumé est d’empêcher toute coordination entre le gouvernement libyen de transition et l’Algérie pour le contrôle de la frontière et la gestion des flux humains et matériels. Car toute avancée dans ce domaine aura pour conséquence de marginaliser davantage Khalifa Haftar et de l’obliger à souscrire à des règles du jeu que, visiblement, il n’a pas encore décidé de respecter totalement et en toute sincérité. En décrétant la région frontalière zone militaire, il s’agit pour Haftar, selon les observateurs, de redéfinir également le déploiement des forces de l’ANL vers le Sud-ouest et d’intégrer cette nouvelle donne dans les négociations du Comité militaire chargé de trancher les questions sécuritaires avant les élections de décembre prochain.
Dans tous les cas, le constat est que le maréchal autoproclamé Haftar continue de souffler le chaud et le froid. Bien que ses troupes aient salué l’élection de l’autorité intérimaire, il continue d’opérer indépendamment du gouvernement reconnu par les instances internationales. Selon les observateurs, les récentes mobilisations de Haftar dans le sud de la Libye et à Benghazi sont un pas en avant pour mobiliser les troupes et se mettre sur le devant de la scène après la défaite de ses milices à Tripoli et une tentative pour contrôler le sud du pays. Des développements qui rendent encore plus cruciaux les prochains rendez-vous internationaux de discussion sur l’avenir de la transition libyenne. Il s’agit en premier lieu de la conférence «Berlin 2» sur la Libye, prévue le mercredi 23 juin, qui discutera des prochaines étapes politiques et sécuritaires de la stabilisation de la Libye, pour renforcer le cessez-le-feu et préparer les élections générales prévues pour la fin de l’année.
Les résultats de «Berlin II» seront d’un impact certain sur la réunion préparatoire du comité consultatif du Forum de dialogue libyen qui aura lieu à Tunis du 24 au 26 juin. Elles seront décisives pour le tour de table que convoquera à Genève la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL) du 28 juin au 1er juillet dans le cadre du Forum du même nom. Il s’agira, selon un communiqué de la MANUL, «d’élaborer des propositions pour faciliter davantage la tenue des élections nationales le 24 décembre 2021, notamment en ce qui concerne la base constitutionnelle des élections». A suivre.