Le front social est en ébullition. Les contestations, qui touchent désormais plusieurs secteurs d’activité, gagnent en intensité à mesure que les jours s’égrènent et que les semaines passent.

PAR NAZIM BRAHIMI
Point commun de cette grogne, l’érosion du pouvoir d’achat, résultat d’une hausse sensible des prix à la consommation et d’une dévaluation inquiétante de la monnaie nationale. Cette grogne du front social semble, par ailleurs, être exacerbée par le contexte du mois de Ramadan durant lequel les dépenses des ménages marquent une hausse sensible.
C’est dans ce contexte que de nombreux travailleurs de la Fonction publique n’hésitent plus à recourir à la grève pour faire entendre leurs voix, parfois dans le désordre et l’incompréhension, comme c’est le cas ces derniers jours à Algérie Poste, où le débrayage des agents a créé un véritable malaise puisque les dizaines de milliers d’usagers se sont retrouvés pris en otage.
Ils sont en effet plusieurs travailleurs à enclencher des mouvements de contestation pour des revendications salariales ou le versement de primes dans certains cas. Depuis quelques mois, il était loisible de constater que les débrayages ne sont plus l’apanage des secteurs de l’Education et de la Santé, où des grèves ont été observées même dans un contexte d’urgence sanitaire, compte tenu des nombreux dossiers restés en suspens au grand dam des protestataires qui font état de doléances qui remontent à plusieurs années.
Et signe d’une grogne qui s’élargit, la contestation a touché particulièrement depuis le début de l’année certains secteurs qui ne sont pas connus pour être des milieux de protestation ouvrière. Il s’agit, entre autres, des fonctionnaires des impôts dont le syndicat annonce un nouveau débrayage dans les jours à venir avec la «menace de passer à une grève illimitée dans le cas où la tutelle ne tiendrait pas ses engagements». Dans ce registre, il faut noter que le Syndicat autonome des fonctionnaires des impôts (Safi) avait formulé la demande «de faire sortir le secteur du giron de la Fonction publique», reprochant aux autorités une réponse inadéquate et peu convaincante. «Souvent, on nous trouve l’excuse selon laquelle ce n’est pas le moment opportun pour la satisfaction de nos revendications, alors que le pays traverse une crise financière.
Or, nous n’avons pas vu, ne serait-ce qu’un signe, de la bonne volonté pour régler nos situations socioprofessionnelles», déplore le Safi. Une situation similaire est vécue par les agents de contrôle relevant du ministère du Commerce, qui ont débrayé à maintes reprises sans que cela ne débouche sur des réponses aux revendications posées. Ce qui maintient l’activité en situation de malaise permanent au moment où le contrôle de la qualité et des prix devrait constituer une priorité.

Que fera le gouvernement ?
A l’évidence, l’ampleur et l’intensité que prend la contestation sociale met davantage le gouvernement Djerad devant ses responsabilités pour apporter les solutions nécessaires. D’autant plus que certains problèmes, à l’image de l’indisponibilité des liquidités dans les bureaux de poste, ne se posent pas que depuis quelques semaines. Le problème est bien là depuis plusieurs mois et des mesures d’urgence ont été prises pour le résoudre, mais sans résultats tangibles, puisque des dizaines de personnes continuent à observer d’interminables files pour retirer leur argent dans un contexte de pandémie.
S’agissant de la question du pouvoir d’achat, les alertes tendent à se multiplier. «Ils sont 34% de travailleurs à être sous la menace de la pauvreté. Ce chiffre n’est pas tombé du ciel, mais fait à base de calculs tirés des données fournies par la Banque mondiale. Cette dernière affirme qu’une famille algérienne de 5 personnes a besoin de 70 000 DA pour vivre sans dettes», a indiqué avant-hier, Mohamed Benazzouz, enseignant universitaire et expert en économie.
Intervenant lors de la journée d’étude sur le pouvoir d’achat, organisée par la Confédération des syndicats algériens (CSA) au siège du Conseil national autonome du personnel enseignant du secteur ternaire de l’éducation (Cnapest), l’économiste a mis en garde qu’«avec la valeur actuelle du Salaire national minimum garanti (SNMG) de 18 000 DA, le constat de pauvreté s’impose de lui-même».
Pour Ahmed Chafir Ahmine, économiste également, «le pouvoir d’achat a pris un sérieux coup durant les derniers mois. Il faut savoir que le mesurer ne se fait pas seulement par son indexation aux prix pratiqués sur le marché, mais en intégrant d’autres facteurs tels que la place des transferts sociaux dans le pays». L’Etat a «un immense rôle à jouer dans ce sens. Autre variable à intégrer, l’inflation importée qui s’impose avec le manque de productivité dans le pays», a-t-il expliqué. n