Des animateurs d’émissions religieuses sur les chaînes de télévision privées, regardées en Algérie, se croient plus fidèles à l’Islam et à la tradition en lançant contre l’avis du ministère des Affaires religieuses et des Waqfs des appels à se rendre aux mosquées alors que la fréquentation des lieux de culte est temporairement suspendue par mesure de précaution et de prévention sanitaires. Face à ce comportement qualifié de « dérives » attentatoires à la santé et à la sécurité des Algériens, le département de M. Youcef Belmehdi réagit fermement.

Toute contribution, intervention ou consultation en matière d’exégèse doit être soumise à une « autorisation préalable », a-t-il décidé en coordination avec le ministère de la Communication qui a désormais un œil sur les médias qui ne la respectent pas.
Chaque jour de nouvelles mesures sont prises par les autorités du pays pour tenter d’enrayer la propagation du Covid-19 – qui a déjà contaminé plus de 240 000 personnes sur la planète et en a tué plus de 10 000 – et éviter les scénarios en cours dans beaucoup de pays actuellement y compris ceux développés, comme en France ou en Italie, qui enregistrent jusqu’à aujourd’hui le plus lourd bilan de la pandémie. Cependant, certaines de ses mesures font polémique et ont menacé jusqu’à hier, vendredi, journée de la grande prière hebdomadaire, d’être source de discorde, voire de désordre social. Des voix se croyant gardiennes de la religion majoritaire des Algériens se sont élevées pour faire croire, via des fatwas à
tort et à travers, que la fermeture temporaire des mosquées et salles de prière est une « atteinte » aux préceptes de l’Islam et un « complot » contre les musulmans.
Des propos diffusés sur les réseaux sociaux, mais dont l’origine, en grande partie, est à chercher dans les émissions religieuses diffusées sur des chaînes de télévision privée. Celle qui a retenu l’attention et suscité le « buzz » sur la toile est celle animée par ledit cheikh Chemseddine sur Ennahar Tv, lequel a exhorté ceux qui le regardent à ne pas suivre le conseil des Affaires religieuses et continuer à observer les prières collectives au mépris des mesures de prévention et de précaution, dictées partout dans le monde par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les autorités sanitaires de chaque pays.
Face à de telles attitudes, qui n’ont pas été prises au sérieux par les fidèles restés chez eux pour accomplir leur devoir religieux, comme on l’a constaté notamment à Alger, le ministère des Affaires religieuses a réagi en deux temps : le premier a été d’émettre un avis général conseillant la prudence aux fidèles, interdisant aux femmes et aux enfants de se rendre dans les salles de prière. Discutable à plus d’un titre par certaines de ses incohérences, comme d’autoriser les hommes et non pas les femmes à faire leurs prières collectivement, ce temps-là a été celui de la sensibilisation par un langage et une forme convenus dans la tradition religieuse algérienne, ont estimé des observateurs. Ces derniers ont mis en avant l’argument qu’il n’est pas conseillé de heurter la sensibilité religieuse dominante dans le pays par des propos qui peuvent être considérés comme « agressifs » même s’ils ne disent rien quant à l’appel à la prudence et à la protection des vies. Le second temps, celui de la riposte aux débordements cathodiques provoqués par le dit cheikh Chemseddine et consorts, est, depuis jeudi dernier, celui du rappel à l’ordre.
Toute contribution, intervention ou consultation en matière d’exégèse doit être soumise à une « autorisation préalable » du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs, indique un communiqué conjoint du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs et celui de la Communication. Publié le 19 mars, ce communiqué est une réponse et une mise en garde face « aux dérives ayant caractérisé récemment des fatwas cathodiques via certaines chaînes satellitaires ». A l’issue d’une réunion de coordination sur le sujet, les deux ministères ont rappelé aux « médias audiovisuels et écrits, quel que soit le genre ou le mode d’édition », que « toute contribution toute intervention et toute consultation en matière d’exégèse est soumise à une autorisation préalable du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs ».
Les directeurs de publication et les responsables éditoriaux « doivent se conformer à la loi et à la réglementation en vigueur pour mieux respecter l’inviolabilité de la religion et la sacralité de la foi ». Il s’agit également de
« mieux préserver la quiétude et la sérénité des Algériennes et des Algériens que ne doivent pas perturber les déviations, les falsifications et l’obscurantisme, particulièrement en cette phase exceptionnelle et critique », souligne la même source. Les deux ministères ont expliqué qu’il s’agit d’« un contexte caractérisé par la propagation du coronavirus et ce qu’elle implique comme mesures rigoureuses de lutte et de prévention destinées à préserver les vies des Algériennes et des Algériens et à mettre un terme aux fatwas qui sèment la fitna et à juguler l’extrémisme nourri par des intrus et des imposteurs en matière d’exégèse de la vulgate coranique et de la tradition prophétique. La fitna est pire que le crime »

Les mosquées fermées jusqu’à la maîtrise de la pandémie
Dans le sillage du communiqué, le ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, Youcef Belmehdi, a, dans une déclaration à la Chaîne II de la Radio nationale, affirmé jeudi à Alger que les mosquées de la République resteront fermées jusqu’à la maîtrise totale de la pandémie du coronavirus, appelant les Algériens à ne pas verser dans la surenchère. « Les mosquées, à l’instar des autres institutions de l’Etat, resteront fermées jusqu’à la maîtrise totale de la pandémie du coronavirus », rappelant que « ce sont les oulémas qui ont émis une fetwa pour la fermeture des mosquées, il ne faut donc pas verser dans la surenchère ».
« Ainsi, les mêmes mesures seront maintenues et d’autres seront prises en fonction de l’évolution de la situation durant le mois de Ramadhan », a ajouté le ministre, évoquant la prière des Taraouih, qui relève de la tradition prophétique, et peut être accomplie à la maison. M. Belmehdi a salué l’adhésion des Algériens à ces mesures qui servent leurs intérêts, soulignant que plusieurs oulémas ont été consultés avant de décider de la fermeture des mosquées et ce, pour éviter la diffusion de cette pandémie qui se propage rapidement. Le ministre a rappelé que des inspecteurs et des agents de sécurité ont été chargés de veiller à l’application de la décision de fermeture des mosquées à travers tout le territoire national.<