Fred Neidhardt est l’auteur de nombreuses bandes dessinées ayant notamment pour sujet les pieds-noirs et l’Algérie. On lui doit « les Pieds-noirs à la mer » ou «Alger-retour », parus aux éditions Marabulles. Fred Neidhardt a répondu à nos questions aussi bien sur son excellent nouvel ouvrage que sur ses souvenirs d’Algérie.

Propos recueillis par Rouchdi BERRAHMA
Reporters : Qui est Fred Neidhardt ?
Fred Neidhardt : Un auteur de bande dessinée, qui travaille principalement dans le genre de l’autofiction, c’est-à-dire un mélange de souvenirs personnels et de récits imaginaires, mais qui ont le goût du réel.

Le projet « Alger retour », comment est-il né ?
En 2012, je réalise la BD « Les Pieds noirs à la mer », inspirée de ma famille, des Français d’Algérie. L’année suivante, je suis invité à la présenter au FIBDA, le festival BD d’Alger. A cette occasion, je découvre (enfin !) le pays de mes racines et je noue des relations fortes avec des Algérois, notamment la famille Hammadi, qui habite l’appartement que la famille de mon père occupait cinquante ans auparavant. Je décide de m’en inspirer pour écrire « Alger retour ».

Le personnage de Daniel, c’est vous ?
Oui et non… C’est le principe de l’autofiction. Mais allez, plutôt oui que non ! Mon grand-père s’appelait Daniel, j’ai pris son prénom pour le donner à mon double imaginaire. Ça me permet de me détacher de la réalité stricte, mais ça m’oblige à la fois à être le plus réaliste possible. Mon personnage réagit de la même manière que je l’aurais fait dans une situation identique.

Dans votre BD, vous rendez hommage à M’hamed Trari. Le personnage de Mahmoud lui ressemble beaucoup. C’est votre façon de saluer le défunt fils de la Casbah ?
Lors de mon voyage à Alger, en 2013, j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer M’hamed Trari, complètement par hasard, en me promenant dans la Casbah. Nous avons immédiatement sympathisé, il m’a présenté sa ville, son histoire, ses amis… Je l’ai accompagné, il m’a raccompagné pendant deux jours. Dès que je suis rentré en France, j’ai décidé que cet homme hors du commun inspirera le personnage principal de ma BD. Je lui en avais parlé, nous avions correspondu. Je me faisais une joie de lui apporter en main propre le livre une fois paru. Hélas, mon projet a traîné pendant des années, et peu avant de l’avoir terminé, j’ai appris la disparition de M’hamed Trari. Un coup de poignard dans mon cœur. Je m’en suis voulu d’avoir traîné si longtemps. Et, bien sûr, mon livre est un hommage sincère au fils de la Casbah.

Les dialogues de vos personnages sont plus ou moins réalistes. Comment avez-vous travaillé pour obtenir cette véracité ?
En observant, en notant des bribes de phrases, à chaud, dans mon petit carnet… Aussi en épluchant des conversations trouvées sur des forums d’Algériens, qui parlent en français, malheureusement, je ne lis pas l’arabe ! En testant chacun de mes dialogues en les jouant tout fort, quand je suis sûr que je suis tout seul chez moi et que personne ne m’entend !

Pourquoi avez-vous scénarisé une longue scène avec les chibanis d’Alger ?
M’hamed m’avait présenté des amis à lui et j’avais été surpris par leur liberté de ton, même (et surtout) sur le plan politique. Ça ne correspondait pas aux préjugés que j’avais sur les Algériens. J’ai voulu retranscrire ce moment, en « remixant » les propos avec d’autres, entendus ailleurs ou lus sur des forums.

Dans votre récit, il y a une sorte de blessure permanente des différents personnages vis-à-vis de l’Algérie…
Cette blessure, elle s’exprime de la part des Algériens, quand ils disent leur souffrance face à la hogra… Elle s’exprime aussi de la part d’autres Algériens, des Algériens d’avant, les pieds-noirs, quand ils parlent de l’arrachement à leur terre natale.

Vos parents sont pieds-noirs. Selon eux, l’Algérie est vraiment l’Atlantide, le continent englouti ?
J’ai rencontré des pieds-noirs qui avaient fait le voyage France-Algérie après l’Indépendance. Tous ont été bouleversés par l’accueil chaleureux, je dirais même familial, qu’ils ont reçu. Hélas, mes parents ont définitivement renoncé à retourner sur cette terre qui les a vus naître. Je le déplore profondément, même si je les comprends. Même s’ils ont pu tourner la page, c’est une blessure qui n’a jamais cicatrisé. C’est d’ailleurs le cœur de mon sujet dans « Alger retour ».

Vous avez visité l’Algérie pour les besoins de la BD. Quels sont les plus beaux souvenirs de ce pays que vous avez gardés ?
Je n’ai hélas visité qu’Alger, il me tarde de découvrir l’Algérie. Les plus beaux souvenirs, au-delà de la beauté des sites, ce sont les rencontres, intenses, chaleureuses.

Avez-vous d’autres projets de BD sur l’Algérie dont vous pouvez parler à nos lecteurs ?
J’allais vous répondre que non, mais dans ma prochaine BD en cours, qui se passe en France, il y a déjà une ou deux séquences qui se passent à Constantine, la ville natale de ma mère… « l’Algérie me hante ! »