Depuis novembre 2021, une commission parlementaire du Sénat français multiplie les auditions et les entretiens avec les détenteurs des grandes fortunes et propriétaires de chaines de télévision et de titres de presse, représentant une tendance lourde à la concentration des moyens d’information et de communication entre les mains d’une poignée de milliardaires. Ces séances concernent également des professionnels des médias indépendants, des chercheurs universitaires et des experts. Objectif : tenter une réponse politique et peut-être législative à un phénomène significatif et inquiétant pour le jeu démocratique en France, déjà menacé par l’arrivée en force des GAFA dans son paysage audiovisuel et médiatique.Par Halim Midouni
Vincent Bolloré, premier actionnaire de Canal+, de deux grands groupes d’édition (Editis, Hachette), de nombreux journaux (magazines de Prisma Media, JDD, Paris Match) et de la radio Europe 1, sera auditionné demain mercredi 19 janvier par la commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias en France. Le milliardaire sera entendu au même titre que d’autres hommes d’affaires fortunés ayant le contrôle de grands médias hexagonaux.
Dans une déclaration sur le site senat.fr, le président de cette commission chargée de « la culture, de l’éducation et de la communication », Laurent Lafon, a indiqué que « les travaux de la commission vont maintenant rentrer dans le vif d’un sujet placé littéralement au cœur de l’actualité avec le projet de fusion entre TF1 et M6, mais également l’accélération du rapprochement entre Vivendi et Lagardère. La diversité des personnes entendues doit permettre de poser les enjeux, d’identifier les risques et, au-delà, de se projeter dans des propositions d’évolution de la législation ». Pour sa part, le rapporteur de la commission, David Assouline, a souligné « la nécessité démocratique d’un débat autour de la question de la concentration des médias en France, compte tenu de son impact potentiel sur la liberté d’expression et sur les principes constitutionnels de liberté, d’indépendance et de pluralisme des médias ». Il a également noté que « seule une commission d’enquête parlementaire a, sous la Ve République, la capacité de faire témoigner, publiquement et sous serment, toute personnalité susceptible d’éclairer la représentation nationale » sur un dossier qui suscite une inquiétude croissante en France.

Emprise et inquiétude croissante
Pour l’historien Alexis Levrier, maitre de conférences à l’université de Reims, interrogé hier par l’AFP, « jamais dans l’histoire de l’Hexagone une poignée de milliardaires n’a eu une emprise aussi forte sur les chaînes de télévision, radio, journaux et magazines, et ce, en pleine campagne présidentielle. » Parmi eux, rappelle-t-il, Vincent Bolloré, propriétaire de la chaine d’information CNews et sur laquelle le polémiste d’extrême droite Eric Zemmour, candidat à la présidentielle française, a pulvérisé les audiences et s’est taillé la réputation d’un outsider du paysage politique hexagonal. « Bolloré n’a ni tenu compte des injonctions du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA, autorité publique française de régulation), ni de la justice sur Zemmour. Là, il est rappelé à l’ordre par l’autorité parlementaire, il va devoir rendre des comptes », estime M. Lévrier. « Que l’on soit puissant ou pas, quel que soit son pedigree, on doit répondre aux convocations et venir répondre aux questions des parlementaires », a rappelé David Assouline.
Jeudi 20 janvier, la commission sénatoriale entendra dans la matinée Bernard Arnault, président-directeur général du groupe LVMH, puis, dans l’après-midi, Arnaud Lagardère, président-directeur général du groupe Lagardère. Le premier représente la troisième fortune mondiale avec 131 milliards d’euros selon le magazine Forbes et son groupe est à la tête des quotidiens « Les Echos », « Le Parisien » et de Radio Classique. Le deuxième, une fortune familiale estimée en 2020 à 185 millions d’euros, est propriétaire d’un pôle médias qui contrôle 140 titres de presse, dont « Paris Match », « Elle », « l’Equipe », « Le Point » et plus de 90 sites internet, des applications mobiles et tablettes, ainsi que des radios (Europe 1, RFM, Virgin radio…). Patrick Drahi, patron du groupe télécom Altice (BFMTV, RMC) est prévu pour le mercredi 2 février et le roi du bâtiment et des travaux publics Martin Bouygues (dont le groupe de télévisions TF1 projette de fusionner avec M6) est attendu devant la commission pour le jeudi 9 février prochain.

Le jeu démocratique en question
Plus près, vendredi 21 janvier, la commission entendra les journalistes et responsables de médias Nicolas BEYTOUT (l’Opinion), Éric FOTTORINO (Le 1 hebdo), Edwy PLENEL (Mediapart) et Isabelle ROBERTS (Les Jours). D’autres professionnels du secteur des médias, de la recherche universitaire et autres ont déjà été entendus depuis le début des auditions en novembre 2021 ou le seront dans les prochaines semaines dans le cadre du débat sur les questions que posent à la démocratie française la tendance lourde à la concentration des médias qui, lit-on sur le site senat.fr « vont de la confiance du public dans le traitement de l’information à l’équilibre économique de tout un secteur d’activité, fragilisé tant par la crise pandémique que par la montée en puissance des géants du numérique ». Y aura-t-il, par rapport à cette « concentration », c’est-à-dire au contrôle des médias par une poignée de milliardaires, un nouveau dispositif législatif en France ? C’est en tout cas la vocation d’une commission parlementaire, se penchant sur un dossier d’actualité significative et suscitant l’intérêt ou l’inquiétude de l’opinion, de proposer des textes de loi évitant l’emprise oligarchique sur les moyens d’information et de communication.
Dans la réalité, beaucoup en doutent à l’exemple de l’ex-journaliste d’investigation de Canal+ Jean-Baptiste Rivoire, auteur de « L’Elysée (et les oligarques) contre l’info ». Pour ce professionnel cofondateur du média « Off investigation », les industriels auditionnés par le sénat « ont atteint une telle position de puissance dans les médias privés qu’un politique qui voudrait revenir en arrière serait probablement piégé ». Selon lui, « l’abonnement à des médias indépendants, comme Mediapart, Les Jours ou Disclose, est le levier qui fera changer le système ».
Jean-Baptiste Rivoire ne croit pas que le Parlement français ait « les moyens ou la volonté de travailler comme une commission d’enquête américaine » qui dispose d’un pouvoir de contrôle et d’exécution permettant d’amender les lois ou de faire barrage à des activités considérées comme incompatibles avec l’exercice des droits et obligations démocratiques aux Etats-Unis.
La commission d’enquête parlementaire du Sénat français compte remettre son rapport sur la concentration des médias et sur ses conséquences économiques et démocratiques à la fin du mois de mars prochain. Il restera à savoir ce que fera de ce dossier le futur chef de l’Elysée, qui sortira des urnes après l’élection présidentielle de mai prochain, beaucoup en France jugent obsolète la loi de 1986 relative à la liberté de communication.
Dans une tribune du quotidien Le Monde publiée mi-décembre, plus de 250 journalistes et professionnels des médias, dont Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, appelaient les candidats à la présidentielle à prendre des engagements pour s’opposer au « fléau » de l’hyperconcentration dans les médias. Mais la montée en puissance de mastodontes internationaux, comme les plateformes américaines Netflix et Amazon Prime Video, a changé totalement la donne et bouleversé les équilibres du paysage audiovisuel français (PAF). Certains ne voient d’autre salut que dans le regroupement des chaînes comme celui en cours d’examen pour la fusion des chaînes de télévision TF1, M6 et RTL Group « en vue de créer le groupe de médias français proposant l’offre la plus diversifiée en TV, radio, digital, production de contenus et technologies, au bénéfice de tous les publics et de la filière audiovisuelle française », lit-on dans le communiqué publiée le 17 mai 2021 par les concernés à l’annonce de leur entrée en négociations . « Le groupe Bouygues déboursera un montant de 641 millions d’euros et acquerra 30% du capital du nouveau groupe, tandis que RTL Group devrait conserver 16% du capital afin de faciliter les négociations auprès de l’autorité de la concurrence ».
« En un temps de quasi monopole des Gafa, l’heure n’est pas à s’inquiéter de la concentration dans le secteur de la TV en France », jugeait récemment à ce sujet auprès de l’AFP l’un des spécialistes du secteur, Patrick-Yves Badillo, directeur de MediaLab à l’Université de Genève. La présidente du groupe de télévision public France Télévisions, Delphine Ernotte, est elle-même d’accord, mais à une condition: « avoir un service public fort » n