L’annulation par le président français Emmanuel Macron, vendredi 17 décembre, de son déplacement prévu demain lundi au Mali, est un nouveau signe des difficultés auxquelles son pays est de plus en plus confronté au Sahel, théâtre d’une hostilité inédite et grandissante à l’égard de Paris et de la présence de ses forces militaires dans cette partie du continent africain.Par Anis Remane
De manière factuelle, elle va retarder la rencontre de clarification que Paris et Bamako doivent avoir sur les dossiers qui les opposent depuis plusieurs mois. Parmi eux, le président Macron et le chef de la transition Assimi Goïta doivent discuter de l’avenir de la coopération militaire franco-malienne et, donc, du nouveau format que les forces françaises sont en train de donner au dispositif de l’opération Barkhane. Un sujet d’autant plus épineux que, en face, le pouvoir militaire malien serait déjà à une phase avancée de ce qui est appelé la «contractualisation» par Bamako des services des paramilitaires du groupe privé russe Wagner. Un développement que les analystes français et occidentaux perçoivent comme étant le marqueur d’une ambition non encore affichée mais réelle de Moscou à s’installer au Mali comme un nouvel acteur géopolitique de poids dans un pays et une zone, le Sahel, qui étaient considérés, il n’y a pas si longtemps, comme un «pré carré» français.
La déprogrammation du déplacement de M. Macron au Mali a plusieurs raisons : la peur d’une manifestation antifrançaise plus spectaculaire dans les rues de Bamako et ses conséquences sur l’image de la France et de sa place en Afrique. Adama Diarra, dit «Ben le Cerveau», ancien du mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), membre du conseil national de la transition (CNT), avait déjà prévenu qu’il organiserait une démonstration de force hostile à la visite du président français. Yerewolo, le groupe dont il est le porte-parole, organise depuis plusieurs mois des manifestations pour réclamer non seulement le départ de la France mais aussi une intervention militaire russe. Ce climat a été aggravé par une mauvaise communication entre l’Elysée et la présidence de la transition malienne sur le contenu de la visite du chef de l’Elysée à Bamako et de sa rencontre avec le chef militaire de la transition Assimi Goïta. Emmanuel Macron voulait qu’y participent également les présidents en exercice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) – le président ghanéen Nana Akufo-Addo – et du G5 Sahel – le Tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. Un format rejeté par les autorités maliennes qui ont laissé entendre qu’elles ne souhaitaient pas aborder non plus, et pour des raisons de souveraineté, la question du calendrier électoral devant mettre fin à la transition, un dossier qui fâche tout autant que celui relatif au groupe paramilitaire russe Wagner.
Selon l’AFP, plusieurs sources à Paris ont «confirmé» que des éléments de Wagner commençaient à se déployer à Bamako. «Le robinet est ouvert» a estimé l’une d’elles, rapporte l’agence de presse. Mais, dans une déclaration récente, le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a maintenu que «le gouvernement du Mali n’a signé aucun contrat avec cette société de sécurité privée». Avec Paris, «nous avons des relations difficiles. (Dans) les relations entre pays, il y a des moments d’incompréhension (…). Nous souhaitons seulement que le dialogue puisse se poursuivre, dans le même esprit constructif et un esprit de sincérité».
Pression française, résistance malienne
Pour l’instant, cependant, la franchise dont parle le chef de la diplomatie malienne est dans la dureté du rapport de force engagé par les deux parties et dont l’évolution s’effectuera probablement sur deux fronts : la France, qui bénéficie d’une écoute auprès des chefs d’Etats de la Cédéao, ne manquera certainement pas d’accentuer la pression sur le pouvoir militaire à Bamako et l’inciter à communiquer davantage sur ses intentions en 2022 en ce qui concerne le cours de la transition l’échéance électorale prévue. L’organisation des Etats d’Afrique de l’ouest a déclaré à ce sujet que «si d’ici à fin décembre aucun progrès concret n’est fait dans la préparation des élections» prévues le 27 février prochain, des sanctions supplémentaires, «économiques et financières», s’appliqueront à partir du 1er janvier, en plus du gel des avoirs et de l’interdiction de voyage de près de 150 personnalités. Il s’agira, pour les Etats de la Cédéao, de pousser le pouvoir militaire à fixer surtout une date officielle pour les élections même après le délai de fin février 2022, selon ce qu’on comprend d’une déclaration récente du président du Sénégal Macky Sall.
Au début de l’année, la France prendra également la présidence tournante de l’Union européenne. L’orientation générale de cette présidence est d’être durant sa durée de six mois vent debout contre le projet des autorités maliennes de transition de recourir aux services du groupe Wagner, et d’œuvrer à un plus grand engagement politique et sécuritaire de l’UE, pour accroitre la pression sur Bamako. Dans ce contexte annoncé, deux éléments importants sont à prendre en compte : la France entre en élection présidentielle, une période d’incertitude politique et peut-être propice à l’autorité de transition de malienne de poursuivre sa confrontation avec Paris, en se rapprochant de puissances «compétitrices», selon une formule de la ministre française des armées, Françoise Parly. On pense à la Russie, premièrement, et à la Chine. Derrière ces poids lourds, un acteur émergent comme la Turquie tente lui aussi, comme on l’a vu depuis deux jours au sommet d’Istanbul, de se positionner en tant que partenaire à part des Etats africains.