Le débat politique et institutionnel sur la colonisation a été marqué, ces jours-ci, par l’audience accordée par le président de la République Abdelmadjid Tebboune à Benjamin Stora. Le débat a surtout été autour de la volonté exprimée par Tebboune d’étendre la discussion sur les violences coloniales à l’ensemble de la période 1830-1962, plutôt que de la réduire à la séquence 1954-62.

Dans ce contexte, l’historien algérien Fouad Soufi estime qu’«il faut savoir apprécier» les déclarations algériennes officielles sur les questions d’histoire et de mémoire relatives à la colonisation. «D’autant plus que cela encourage les historiens, les essayistes et les politologues à travailler sur ce thème», souligne-t-il. L’historien ajoute, toutefois, que ce qui serait intéressant est que ceux qui sont attirés par ce sujet puissent avoir accès aux documents officiels algériens relatifs à ce thème ; on ne peut pas s’appuyer seulement sur les travaux et les archives françaises même s’il reconnaît que les archives françaises servent et aident à compléter les recherches historiques.
Il ajoute à ce propos : «Je pense que la déclaration du président de la République devrait être considérée comme un appel à un travail sérieux sur la période coloniale et notamment sur la violence coloniale.»
L’historien tient à rappeler que des travaux ont déjà été menés sur la thématique de la violence coloniale, notamment lors d’un colloque qui s’est déroulé dans le cadre des activités du Festival panafricain, en 2009. Il y a eu un grand débat dont la thématique centrale était les violences coloniales en Algérie, mais, également, dans plusieurs autres pays d’Afrique colonisés par la France.

Revoir la politique d’accès aux archives

Fouad Soufi tient à souligner qu’«il y a déjà un travail qui a été fait par les Algériens sur cette thématique. Effectivement, on ne peut pas laisser les Français seuls sur le terrain». Enchaînant qu’«on a le droit d’être écouté et de travailler sur cette partie de notre histoire, mais, maintenant, il ne faut plus se voiler la face. Il faut considérer et revoir la politique archivistique en Algérie».
Fouad Soufi émet ainsi le souhait que «les déclarations du président de la République ne doivent pas être sabotées par des entraves d’accès aux archives pour les historiens et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire. Faciliter l’accès aux archives c’est ce qui permettrait aussi de prouver que les Algériens sont capables d’aborder ce sujet».
A propos de l’état de la recherche, aujourd’hui en Algérie, sur la colonisation durant le XIXe siècle et jusqu’à l’apparition du mouvement national au tournant de 1914-1918, Fouad Soufi confie que deux jeunes historiens ont encore fait des recherches sur cette période et ont découvert «des choses extraordinaires sur la période de 1871 et les lendemains de 1830, ce qui a donné lieu à des articles percutants». Il a rappelé également les nombreux colloques organisés en Algérie sur cette période, notamment sur la révolte armée de 1871. Il cite aussi les travaux de l’historien Abdelhamid Zouzou qui s’est penché sur la résistance dans les Aurès au XIXe siècle ainsi que ceux de l’historien Yahya Bouaziz.
Toutefois, il tient à mettre en exergue le fait que «le drame de ces recherches sur cette période coloniale en Algérie au courant du XIXe siècle se sont encore une fois faites à partir des sources françaises». L’historien enchaîne : «Ce qui nous manque actuellement ce n’est pas un travail à partir des archives, mais un travail d’archéologues qui ne sont pas intéressés par cette partie de notre histoire. Il serait intéressant que les archéologues aillent creuser la terre du côté de Zaatcha, d’Oued Ryah… et il y a de nombreuses régions en Algérie où se sont déroulés des événements importants durant ce siècle. Aujourd’hui, il ne suffit plus de se baser sur les écrits, mais d’aller sur le terrain.»
Ce qui est aussi intéressant, c’est de sortir de l’histoire de l’Algérie générale et d’aller plus en profondeur sur l’histoire locale à l’heure coloniale. Que ce soit l’histoire d’un village, d’une tribu ou d’une région. «Certes, actuellement, on connaît bien l’histoire de l’émir Abdelkader mais on ignore certains aspects de ceux qui ont continué le combat après lui. Par exemple, ce que l’on appelle la révolte des Zaatcha, elle n’est pas tombée du ciel, et on ne fait pas le lien entre Cheikh Bouziane, qui a mené cette révolte, et celui qui fut son responsable, l’Emir Abdelkader. Et c’est la même chose pour beaucoup qui ont repris la lutte après l’exil de l’Emir Abdelkader, car l’histoire écrite par le système colonial réduit ces révoltes à des révoltes locales, alors que c’était la continuité du combat contre l’armée coloniale française.»
Concernant l’importance et les avancées qu’il y aurait à s’intéresser à l’ensemble de la séquence coloniale plutôt qu’à la séquence de la guerre de libération, Fouad Soufi déclare : «Il faudrait que l’on prenne conscience que tout est lié ; le déclenchement de la guerre de libération nationale est né de la volonté de dépasser les discours et les blocages des colonialistes.» Précisant qu’ «il s’agit de montrer que dès le début de la colonisation, il y a eu plusieurs étapes de résistance du peuple algérien face à l’envahisseur, qui a mené une politique de terre brûlée et a commis de nombreuses exactions envers les Algériens. Et de ce fait, la période de la guerre de libération nationale est la dernière étape de cette volonté farouche du peuple de reprendre sa liberté».

Un XIXe siècle marqué par la résistance face aux exactions

Il s’agit également de mettre en lumière l’une des étapes de cette résistance, qui était la plus dure, qui est celle du débat politique ou se poser la question fallait-il réformer le système colonial ou abattre ce système ? Et c’est là que les militants révolutionnaires se sont insurgés contre cette réforme, en affirmant que le système colonial ne pouvait pas être réformé mais abattu, avec la volonté viscérale que l’Algérie retrouve sa liberté. C’est ce qui a permis d’aboutir au déclenchement de la guerre de libération nationale un 1er novembre 1954.
Il ajoute à propos de l’intérêt des recherches historiques avant la période du déclenchement de la guerre de libération nationales qu’«il y a un certain discours de la part de la droite française et, notamment de tous ceux qui développent des thèses colonialistes, qui pose un véritable problème car il inverse les rôles en relatant une histoire victimaire». Précisant qu’«ils se présentent comme des victimes qui ont été attaquées par les militants du Front de libération nationale (FLN). C’est là où il est important de dire ‘faisons une pause et voyons pourquoi le FLN a été créé et a choisi la lutte armée». C’est là que la réponse est limpide, c’est-à-dire que le choix de la lutte armée s’est imposée face aux exactions commises en Algérie coloniale, les terres volées aux Algériens, les promesses non tenues d’améliorer la condition des Algériens en refusant de les considérer comme des citoyens à part entière mais plutôt comme des sous-hommes. Et surtout le fait d’avoir privé les Algériens de leur liberté. Voilà pourquoi il y a eu le 1er Novembre 1954».
L’historien souligne, également, l’intérêt d’accorder de l’importance aux recherches sur la période du XIXe siècle en Algérie qui permettra encore une fois de souligner que «dès 1830, la résistance armée n’a jamais cessé. Et quand les Algériens ne pouvaient plus prendre les armes, la résistance prenait tout de suite une autre forme».
Ainsi «malgré le fait que le XIXe siècle soit considéré comme celui de la splendeur coloniale, les Algériens se sont défendus et ont résisté par tous les moyens possibles, malgré la violence de la répression coloniale. Et ce qui est le plus important, c’est que les Algériens ont réussi à maintenir la flamme de la résistance durant 132 ans à travers les générations successives jusqu’à arracher l’Indépendance en ce jour du 5 juillet 1962».