Véritable événement national, suivi avec émotion par des millions d’Algériens, la restitution par les autorités françaises des restes de vingt-quatre résistants de la première heure, et leur inhumation, hier, avec les honneurs au cimetière d’El Alia, auront ravivé les questions délicates de la propriété, de l’accès et de l’échange des archives. Des problématiques encore clairement posées par les déclarations – le 3 juillet dernier – d’Abdelmadjid Chikhi, conseiller auprès du Président de la République, chargé des archives nationales et de la mémoire nationale. Il indiquait à l’APS qu’une «grande commission mixte algéro-française pourrait se réunir ce mois-ci» en abordant «entre autres» la question de récupération des archives nationales.
En ce sens, l’historien Fouad Soufi, spécialiste du mouvement national algérien, un chercheur largement connu pour ces nombreuses prises de position sur la question de l’accès aux archives sur la colonisation, nous a précisé, hier, que la restitution des restes des résistants était un «pas positif». «C’est une très bonne démarche qu’il faut apprécier favorablement», a-t-il soutenu ajoutant toutefois que cela ouvrait «d’autres demandes sur la restitution et l’échange des documents d’archives» entre les deux pays. L’historien laisse ainsi entendre que la question de l’Histoire restera longtemps encore un élément central des relations entre les deux pays. «Toute future négociation sur les archives, ajoute Fouad Soufi, nécessitera le respect des positions des uns et des autres. Le transfert d’archives passe toujours par des discussions, des négociations, que l’on sait longues et parfois difficiles». Et que des «concessions devront être faites des deux côtés». Plus explicite, Fouad Soufi estime que «du côté français, il s’agit de rouvrir et d’avancer sur des dossiers difficiles et, du côté algérien, de trouver rapidement des solutions internes à la façon avec laquelle nous traitons et travaillons sur les questions de l’histoire». Les bases sur lesquelles pourraient avoir lieux d’éventuelles négociations entre les deux pays ne sont, cependant, pas clairement définies, ajoute l’historien. Une allusion à la réunion de mars 2009 qui avait réuni à Paris les directeurs français et algériens des archives. Les résultats des discussions laissaient entendre, selon les rares informations disponibles, que les échanges d’archives ne pourront porter que sur des copies de documents et non sur des pièces originales.
«Question éminemment politique et diplomatique et dont la solution dépendra de la volonté politique des deux parties ; elle ne prive cependant pas, ajoute l’historien, d’un travail en interne en Algérie sur la place que l’on accorde à l’Histoire et ses chercheurs. Je souhaite que l’événement d’aujourd’hui soit aussi un déclic. La connaissance de l’histoire ne passe pas uniquement par les archives, c’est aussi un travail de recherche, d’archéologie. Nous parlons aujourd’hui des restes de résistants, mais je suis de ceux qui disent que la terre algérienne n’a pas tout révéler de ce qu’elle sait», a-t-il soutenu. Un appel clair au lancement de nouvelles fouilles mais aussi de la prise en charge des sites historiques, théâtres des événements de l’Histoire du pays. «Il faut donner leur part aux archivistes, mais aussi aux archéologues, il y a encore un énorme travail à faire», conclut ainsi l’historien Fouad Soufi, saluant également l’initiative de ceux qui ont rendu la restitution des restes des martyrs possible. «Il faut rendre justice à l’anthropologue Ali Farid Belkadi, mais aussi à l’écrivain Brahim Senouci qui a lancé cette grande pétition qui a fait bouger l’opinion publique. Les historiens savaient que ces crânes étaient conservés en France, mais c’est réellement eux qui ont lancé le processus qui aboutit aujourd’hui.» <