Comme toute représentation politique et historique du genre, la grande parade militaire du 5-Juillet s’est accompagnée hier de nombreux messages et signaux, dont le résumé est d’avoir fait apparaître le chef de l’Etat sous un jour nouveau. Célébrant et célébré du grand évènement, le président Tebboune y a adopté avec la présence à ses côtés du chef d’état-major de l’ANP Saïd Chanegriha la chorégraphie d’un homme qui a cristallisé ce moment unique de «remembrement spirituel» national qu’est la journée nationale de l’Indépendance.
Les deux hommes, qui savaient qu’on ne fête pas tous les ans avec le même faste et la même ferveur les grands anniversaires, ont fait corps pour représenter dans un charisme tranquille et une charge émotionnelle perceptibles deux institutions en phase l’une avec l’autre et prêtes à agir l’une en concert avec l’autre. A la fin du défilé militaire, on a même vu et entendu à la tribune d’honneur le président Tebboune remercier Said Chanegriha : «Yaatik essaha», l’a-t-il discrètement gratifié pour la beauté et le succès du spectacle.
A mi-mandat, c’est, pour M. Tebboune, l’amorce d’une incarnation nouvelle de l’Algérie et l’annonce politique qu’il n’avait certainement pas auparavant, malgré les discours, les assurances et les annonces qu’il a multipliées depuis qu’il est à la tête du pays. C’est le signalement d’un gain décisif pour sa carrière de chef des Algériens et d’un profit qu’il doit au temps et au moment historique uniquement que vit la Nation, mais pas seulement.
L’appréciation non négligeable selon laquelle les grands moments de communion nationale sont propices aux gouvernants pour redorer leur blason ou renforcer leur audience est à relativiser sérieusement quand il s’agit de tenir compte du temps qu’ils ont passé à consolider leur pouvoir.
M. Tebboune, qui ne cesse pas de se construire la figure d’un chef de l’Etat sûr de sa mission et du suffrage pour laquelle il a été élu, ne fait pas exception.
Soixantième anniversaire de l’indépendance oblige, la particularité de la position du président de la République et qu’il a davantage acquise hier est de s’éloigner de l’image qu’il trainait depuis décembre 2019 et des tensions qu’il matérialisait aux yeux d’une partie de l’opinion algérienne, qui n’a pas compris et ne lui a pas pardonné son raidissement répressif à l’égard d’un nombre important de militants du Hirak, longtemps après que la rue algérienne a cessé de se mobiliser pour réclamer un changement de système.
Cet avantage était déjà représenté quelque part aussi à travers l’«esthétique politique» des Jeux Méditerranéens et l’engouement qu’ils ont reçus des Algériens. Il est corroboré par le fait que plus personne ne conteste ni ne parle de la légitimité du président de la République. Il est enfin acté, aujourd’hui, par les mesures d’«apaisement» qu’il a recommandé «au profit des jeunes poursuivis pénalement et placés en détention pour avoir commis des actes d’attroupement et des faits connexes». Autrement dit, tous ceux qui sont actuellement en détention pour participation d’une manière ou d’une autre au mouvement populaire pour le changement.
On ne passera pas sur le terme de recommandation contenu dans le communiqué de la présidence de la République, avertissent des avocats de détenus concernés, «parce qu’il peut valoir quelques surprises désagréables pour eux» face à la justice, préviendra l’un d’eux. On s’intéressera davantage, ajoutent d’autres défenseurs, à la «loi spéciale (…) actuellement en cours d’élaboration au profit des détenus condamnés définitivement, et ce, en prolongement des lois sur la Rahma et la concorde civile».
Ce texte, on le devine, est à mettre en relation avec l’initiative de «rassemblement» de tous les enfants d’Algérie annoncé par le chef de l’Etat il y a quelques semaines et qui devrait voir le jour dans les prochaines semaines. Lui aussi, participe à la texture du manteau nouveau dont s’habille M. Tebboune en chef de chœur désormais attendu sur la façon dont il va diriger le mouvement de réformes, économiques comprises, qu’il a lancées.