Le festival change de tête. Après plus d’une décennie aux commandes, l’éditrice Dalila Nedjem passe le relais à Salim Brahimi, journaliste à la Chaîne III, qu’on connaît dans le milieu de la BD sous le pseudonyme de Sayan et pour être responsable des éditions Z-Link, spécialisées dans les Mangas. Changement de commissaire, changement de tempérament et changement d’époque surtout.

Par Sihem Bounabi
La passation de consignes à laquelle on a assisté par un concours de hasard et de déplacement imprévu à l’Oref n’a pas été annoncée officiellement par les services du ministère de la Culture et des Arts. Mais elle devrait l’être incessamment, l’affaire ayant été bouclée depuis plus d’une semaine avec, pour journée essentielle, le passage de relais qui a eu lieu dimanche 4 avril. Ce jour-là, Dalila Nedjem a confié les clés du Fibda à Salim Brahimi à l’Oref (Office de Ryadh El Feth) en présence du représentant du ministère de la Culture, Naji Slimane, Directeur adjoint de la distribution et de la production culturelle, et de la Directrice de l’Oref Farida Tahrat.
«Il y a un temps pour tout et il faut, à un moment donné, céder la place à d’autres tout en restant attentif à ce qui se fait. On a essayé d’accompagner au mieux et, à chaque fois qu’il y avait des lacunes, on a essayé de les corriger au fur et à mesure des années. C’était une aventure humaine très passionnante, mais elle n’était pas si facile qu’on le croit, cela demandait du travail intensif et une responsabilité à vous donner des nuits blanches», nous dira Mme Nedjem, lors de cette passation de consignes qui annonçait la fin d’un cycle et le début d’un autre.
«Logeur» du Fibda depuis son année inaugurale, en 2008, la Directrice de l’Oref a rendu hommage à la désormais ex-commissaire pour son abnégation, en soulignant qu’«elle a donné une très bonne image à l’Oref et a largement contribué à la réussite de ce festival au niveau national et international». Une parole protocolaire, mais qui n’est pas exagérée, le FIBDA étant devenu un des rendez-vous incontournables et les plus courus, chaque année, de la culture dans notre pays. Avec, faut-il le rappeler, des éditions exceptionnelles comme celles consacrées, en 2009, à l’œuvre de Slim, «40 ans de bouzidisme», et les hommages consacrés aux pionniers du neuvième art en Algérie. Comme celle de 2009, où les auteurs africains étaient à l’honneur, celle de 2012 et des «50 ans de la Bande dessinée algérienne», dont l’exposition a voyagé dans plusieurs pays dans le monde, notamment au Festival de la bande dessinée d’Angoulême, à l’Institut du monde arabe, en France (IMA), en Corée du Sud, en Espagne et a tourné pendant une année dans des écoles au Canada. A la scénographie, des artistes qu’on ne présente plus, comme les plasticiens Mustapha Nedjai et Arezki Larbi…
«La réussite du Fibda, nous dira un observateur avisé, est d’avoir joint le présent à la mémoire. L’évènement a ressuscité les maîtres algériens du genre, tels Melouah, Aider, Haroun, Zanoun et d’autres. Il a fait redécouvrir leur génie et leur modernité à un public né dans les années 1980 et 1990, tout en ayant un regard contemporain sur ce qui fait bouger la BD dans notre pays et dans le monde». «Même en 2019, quand ce n’était pas évident d’organiser un évènement culturel dans le pays, le Fibda a brillé dans son rayon. Mémoire vivante d’un art que les Algériens adorent, il n’a perdu ni son côté festif ni son côté commercial, puisque c’est avec ce festival qu’on s’est mis à racheter de la BD», dira-t-il.
D’autres observateurs, avec lesquels nous reviendrons sur le sujet dans nos prochaines éditions, ajouteront que le Fibda a réussi à «traquer au bon sens du terme tous les talents dormants qui existent en Algérie et les a mis en scène, avec cette grande déception, cependant, que le festival n’a pas donné naissance à un véritable marché de la BD en Algérie comme on le souhaite. De beaux talents découverts par le festival sont partis créer à l’étranger et la BD demeure très chère aux mains d’importateurs à la majoration exagérée, d’autres n’ont pas pu dépasser le stade des prix qu’ils ont reçus», nous confiera un analyste du marché qui nuancera son avis avec cette phrase : «En fait, c’est toute la chaîne du livre qui n’a pas pris.»
Le représentant du ministère de la Culture, Naji Slimane, qui remerciera l’ex-commissaire au nom du ministère, atteste que chacune des 12 éditions du Fibda ont été «une réussite tant au niveau national qu’au niveau international». «Durant ces douze années, on a eu de bons moments et d’autres moins bons, mais, avec l’équipe du Fibda, on a toujours œuvré pour garder la tête haute et toujours faire passer l’Algérie avant tout. Notre plus grande fierté est celle d’avoir formé des jeunes et d’avoir contribué à donner une image positive de l’Algérie et lui redonner sa place sur la scène culturelle internationale, en connexion avec des places internationales de renom, dont Angoulême et Montréal, et des maisons comme Marvel, dont des créatifs ont été invités durant l’édition 2019 lorsque les Etats-Unis étaient ‘’invités d’honneur’’ du festival. Le Fibda a été précurseur en termes de management culturel, étant l’un des premiers festivals à faire une entrée payante réussie et à encourager les activités commerciales autour de l’événement pour créer une véritable dynamique économique. Ainsi au fil des années, une véritable dynamique économique a été impulsée avec l’apparition de jeunes entrepreneurs qui ont investi dans la commercialisation des produits autour de la bande dessinée, tels les peintures, les sculptures, les gadgets, les tee-shirts imprimés et autres.»
Salim Brahimi, le nouveau commissaire, qui n’a pas souhaité faire de déclarations avant l’annonce officielle du changement de commissaire par le ministère, hérite donc d’une expérience et d’un patrimoine faits de matériel logistique, de collections d’albums et de fonds documentaires sur les différentes expositions réalisées qui devra trouver refuge ailleurs – l’endroit n’est pas encore choisi apparemment – après que le chapiteau installé sur l’esplanade de l’Oref ait vieilli et souffert des aléas du temps et du climat. Il connaît la «maison» pour avoir été pendant des années l’animateur du volet cosplay du festival, mais il arrive à un moment où tout le secteur est en crise et en interrogation sur son devenir, la ressource financière n’étant plus ce qu’elle était. A suivre. n