Jeudi dernier, en soirée, deux pièces inscrites au programme du festival du théâtre arabe ont été présentées au public oranais : «Zey Ennass» de l’Egyptien Hani Afifi et «Koul chaï âan abi» (Tout sur mon père), mise en scène par le dramaturge marocain Bousselham Edhaïh.


«Zey Ennas» a été jouée à la salle Saada (Colisée) devant un public clairsemé et a sans doute souffert du fait que le Saada n’est pas une salle de théâtre, mais de cinéma et que les férus du 4e art répugnent à s’y rendre. C’est du moins l’explication donnée par des journalistes oranais présents sur place qui ont ajouté que l’horaire choisi pour le spectacle, 18 heures, n’était pas le mieux indiqué…
La pièce «hors compétition » (ce qui peut expliquer aussi la défection du public) est une adaptation de «La règle et l’exception » de Berthold Brecht et pour ceux qui connaissent le travail du célèbre dramaturge allemand, il s’agit donc d’un travail didactique sur ce qu’est à la fois le théâtre comme expression artistique et esthétique et comme projection sur scène du réel – ici le thème de la lutte des classes y est abondamment abordé comme dans la création d’origine à travers l’histoire d’un marchand de pétrole, un coolie maltraité par le marchand omnipotent et un guide renvoyé par son maître et forcé d’abandonner le coolie qui mourra d’une balle tirée par le marchand, qui, comme il n’y avait aucun témoin, est déclaré non coupable.
La pièce, « très marxiste », dira un critique, traite de l’injustice du pouvoir et de l’argent ainsi que de leur capacité à broyer les plus faibles. Jouée par de jeunes comédiens, dont Hicham Smail, Ahmed Selkaoui, Chadi Abdessalam, Maher Mahmoud, Karim Yahia, Sarah Adel et Sarah Heridi, cette pièce gagnerait à être jouée devant les étudiants d’art dramatique, ceux de l’ISMAS par exemple : d’abord parce que c’est du Brecht, ensuite par la façon classique avec laquelle elle est interprétée. Et, encore une fois, dommage que le public n’y était pas.
Tout le contraire, d’ailleurs, pour la pièce «Tout sur mon père » jouée en soirée à 20 heures au Théâtre Régional d’Oran, Abdelkader Alloula, devant une salle à craquer. Cette œuvre mise en scène par le dramaturge Bousselham Edhaïf est tirée du roman de Mohamed Berrada «Loin du vacarme, près du silence » de l’écrivain marocain Mohamed Berrada. Au risque de se méprendre, « Koul Chai’an abi », « Tout sur mon père », parait s’inscrire dans ce grand et passionnant travail d’introspection et de «descente » dans l’histoire du Maroc, passée et présente, mais contemporaine : le protectorat, les années Hassan II, et qu’affectionnent aussi bien les gens de théâtre que ceux du cinéma. A propos de ce genre, il y a deux ans, à Oran, son festival du cinéma arabe consacrait «L’Orchestre des aveugles » de Mohamed Mouftakir avec le regretté Mohamed Bastaoui et Younes Megri.
Ni la pièce ni le film ne sont comparables, mais il existe entre eux, en creux, ce désir d’interroger et d’interpeller les grands idéaux de la société marocaine en lutte contre le protectorat français, le grand bon historique de l’indépendance et les déceptions postindépendance : un récit porté avec une acuité et une cruauté qui en certains moments n’a malheureusement pas enthousiasmé totalement la salle que certains ont d’ailleurs quittée avant la fin du spectacle, la pièce ayant perdu beaucoup de son souffle au prologue.
Le metteur en scène Edhaïf Bousselham a souligné en conférence combien il était heureux de jouer au théâtre Alloula, «toujours présent dans les esprits des metteurs en scène et des comédiens marocains», que l’œuvre, la pièce de théâtre ou le roman d’où qu’il est adapté pose et essaie de répondre à trois questions essentielles : la signification de la lutte contre le colonialisme et les attentes qui découlent de cette lutte, comment la crise se traduit sur la réalité quotidienne des Marocains et si les Marocains possèdent les outils nécessaires pour affronter l’avenir. Un discours qui s’applique à l’ensemble du Maghreb.