Une ovation a salué « Papicha », premier film de Mounia Meddour, en sélection officielle, à «Un Certain regard». Il faut dire que la réalisatrice a un regard juste pour narrer ce que de jeunes étudiantes ont vécu durant la décennie noire. Un très bel hommage à toutes celles qui ont résisté et bravé tous les oukases.

De notre correspondante Dominique Lorraine
Dans cet Alger, du début des années 1990, Mounia Meddour montre l’insouciance d’une jeunesse qui rêve de réussite, de liberté. Nedjma, 18 ans, étudiante habitant la cité universitaire, se voit aussi styliste. Aussi crée-t-elle de jolies robes pour ses amies, ces autres «papichas ». Souvent à la tombée de la nuit, elle fait le mur avec sa meilleure amie, l’exubérante et extravertie Wassila pour rejoindre la boîte de nuit où ses créations font sensation. Le film épouse le rythme de la musique, tout y est gai et entraînant. Comme un petit Poucet qui sème ses cailloux blancs, pour baliser son chemin, la cinéaste nous fera sentir par petites touches que la situation va changer. Mais à ce moment-là, Nedjma a encore des œillères… Soudain tout bascule et le rythme devient plus grave, plus pesant. Alors qu’elle se trouvait chez sa mère en compagnie de sa sœur Linda. celle-ci est assassinée sur le seuil de la maison. Lynda, de par le métier qu’elle exerçait jusque-là, journaliste, était consciente des dangers de sa profession, quand l’intégrisme ne tolérait plus une seule parole libre. C’est un véritable séisme dans la vie de Nedjma. Elle constate alors encore plus que la situation politique et sociale du pays ne cesse de se dégrader. On ne tolère plus les femmes que voilées et des affiches prônant la burqa fleurissent sur les murs de l’Université. Les enseignants sont pris à parti par des étudiants islamistes. Et on érige un mur autour de la cité universitaire qui devient une espace clos qui enferme, de fait, les étudiantes. Même Wassila, son « double », a changé sous l’influence de son petit ami devenu rigoriste. Nedjma décide alors de réagir, à sa façon, en préparant un défilé de mode avec un seul vêtement emblématique : le haïk… Ce grand voile de soie qu’on venait d’offrir à sa sœur et dont sa mère avait montré toutes les subtiles façons de le porter. Le haïk revêtira alors une portée symbolique, c’est le voile populaire que toutes les femmes portent, c’est celui que les combattantes portaient pendant la Guerre de Libération, mais aussi le symbole du blanc alors qu’on veut couvrir les femmes de noir. « Ce blanc de l’Algérie » pour paraphraser Assia Djebbar. Pour Nedjma, il devient le révélateur d’une pulsion de vie. Une façon de résister, de faire son deuil et de vivre comme une jeune fille de son âge tout en continuant à cultiver sa passion de la couture. Elle veut avancer coûte que coûte. Malgré les menaces et la peur, le défilé aura bien lieu à l’intérieur de la Cité universitaire mais sera soudain interrompu par un groupe de terroristes armés. La violence de cette irruption sera reproduite uniquement par les sons qui se répandent dans le bâtiment. C’est un film vibrant et charnel, filmé au plus près des corps, des dermes. Les comédiennes sont toutes excellentes, dirigées de main de maître par la réalisatrice. Lyna Khoudri porte à bout de bras ce film et incarne corps et âme le personnage de Nedjma avec toute la fougue de sa jeunesse, avec à ses côtés, la jeune Shirine Boutella, très convaincante. Mounia Meddour dédie le film à son père, le cinéaste Azzedine Meddour. Son film « La Montagne de Baya » (1997) montrait une jeune femme, Baya, qui incarnait une certaine forme d’honneur en résistant à l’oppression de la colonisation. Nedjma, l’héroïne contemporaine de « Papicha » aura donc suivi les traces de Baya. Mais on peut aussi penser à l’héroïne de Kateb Yacine, la belle Nedjma qui bouillonne d’une révolte superbe et tragique. Baya, Nedjma, nous ne sommes pas prêts de les oublier.