Alors que la compétition se poursuit avec deux films qui posent question,
à savoir «Les Misérables» du Français Ladj Ly et «Atlantique» de la Franco-Sénégalaise Mati Diop sur la condition humaine, la Croisette n’a pas échappe cette année non plus à la polémique.

De notre correspondante Dominique Lorraine
Celle qui agite, cette année, la Croisette, tourne autour de la Palme d’Or d’honneur remise à Alain Delon pour l’ensemble de sa carrière. Qui bien sûr, est incontestable au vu de ces titres de films, de grands moments de cinéma : «Plein Soleil», «Rocco et ses frères», «Le Guépard», «Le Samouraï», «La Piscine», «Le Clan des Siciliens», «Le Cercle rouge», «Borsalino», «Monsieur Klein» ou «Notre histoire». Des rôles brillants avec les plus grands metteurs en scène, de Visconti à Godard en passant par Melville et Losey.
Ce qui serait plus contestable, par contre, sont ses propos souvent racistes, homophobes et misogynes, tout comme ses prises de position contre les migrants. Une pétition lancée par une organisation américaine baptisée «Women and Hollywood» a recueilli plus de 22 000 signatures. Lors de sa traditionnelle conférence de presse, Thierry Frémaux, délégué général du Festival, a, sur ce point, botté en touche : «Alain Delon a le droit de penser ce qu’il pense, jugeant «compliqué de juger avec les lunettes d’aujourd’hui des choses qui se sont passées et dites il y a quelques années». Mais par la même personne, qui plus est à ce jour peu enclin à l’introspection… N’empêche que les paroles restent et que Delon n’a jamais fait amende honorable. Et Thierry Frémaux, l’auteur d’une déclaration de «tolérance zéro» du festival concernant le harcèlement et les abus, faite l’année dernière, d’enfoncer le clou pour justifier ce choix que d’aucune ne trouvent pas forcément heureux : «On honore sa carrière d’acteur, et Delon est un acteur formidable. Les gens sont pleins de contradictions. Si vous avez vu Delon dans Mr. Klein, vous serez d’accord. Ce film a été réalisé par un membre du parti communiste qui s’est retrouvé blacklisté, Joseph Losey, et Delon l’a produit : le film a pu se faire parce qu’il voulait qu’il soit fait». Fermez le ban.
La compétition se poursuit avec deux films qui posent question
D’abord la problématique «Les Misérables», premier film du français Ladj Ly. Concentré sur deux jours, il raconte les tribulations des habitants d’une cité de la grande banlieue parisienne où cohabitent plusieurs communautés. Les «Nigérians» qui tiennent le marché de la prostitution, le Maire «Black» qui accorde les emplacements au marché contre des pots de vin et détourne les subventions à des fins personnelles. Les «Arabes» qui trafiquent eux aussi.
A chacun ses affaires. Et les flics, un trio de Pieds Nickelés, hautains, vindicatifs, qui patrouillent pour faire respecter un semblant d’ordre. Les seuls à être hors de ce bizness, décrits comme de bons samaritains, sont les «Frères Mus»… Tout basculera quand un jeune, tête brûlée, dérobe un lionceau au cirque tzigane. Les communautés s’accusent mutuellement. S’en suit des altercations, une course poursuite, une bavure policière filmée par un drone et tout dégénère. La cité s’enflamme, les flics sont pris à parti très violemment, le maire est roué de coups et les «Arabes», les dealers donc, attaqués au cocktail Molotov. Les seuls à ne pas être inquiétés par le désir de vengeance des jeunes sont… les intégristes. Ce qui est, pour le moins, problématique quand même. Tout pose donc question, dans ce film : la violence extrême, et le fait que hormis les intégristes, personne n’apporte une parole paisible. Et dans cette cité pas un «Blanc» à l’horizon. De quoi conforter les thèses extrémistes. Le titre est tiré des “Misérables“ de Victor Hugo et le film se clôt sur une citation «Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.», à Ladj Ly aussi d’être un meilleur «céréalier», pour son prochain film.

Après les Zombies, c’est au tour des Djinns
Pour son premier long métrage, «Atlantique», la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop s’attaque elle aussi à un problème d’actualité : l’exploitation et la misère des travailleurs, qui les poussent à s’embarquer sur des pirogues à destination de l’Europe. Dans une banlieue populaire de Dakar, Thyaroie, de jeunes ouvriers attendant depuis quatre mois leur salaire, ils ont travaillé à l’édification de la «Tour du miracle» immense building financé par les arabes du Golfe. Désespérés, ces jeunes décident de prendre la mer et pendant une tempête, disparaissent dans le naufrage de leur rafiot. Ada qui a perdu son amoureux Souleiman ne se consolera pas de sa disparition et rejete le riche émigré, que ses parents lui font épouser. C’est alors que se produisent des choses étranges : le lit de noces prend feu, Ada et ses copines Fanta, Dior et Mariana commencent à être frappées par des maladies mystérieuses que même les marabouts ne peuvent pas guérir. Et les naufragés de revenir sous l’aspect de djinns pour hanter les vivants et en particulier leur patron mauvais payeur, à qui ils ne cesseront de réclamer leur dû.
La mer est très présente, tout le long de ce récit, calme ou agitée, lumineuse ou sombre, source de vie et /ou de mort. C’est un film onirique et poétique qui oppose luxe à pauvreté, respect à humiliation, joies aux tragédies. Mais c’est aussi un film fragile de par sa mise en scène pas tout à fait maîtrisée et ses quelques lacunes de scénario. Mati Diop, fille du musicien Wasis Diop (qui a composé une belle musique pour accompagner le film), nièce du grand cinéaste Djibril Diop Mambéty (Prix de la critique à Cannes pour «Touki Bouki» en 1973) a le redoutable honneur d’être en Compétition. Un baptême de feu de bon augure, c’est le sort qu’on lui souhaite.n