Longuement ovationné, «Abou Leïla» d’Amin Sidi-Boumediene a été présenté à la Semaine de la critique en présence de toute l’équipe du film. Un film choc, audacieux qui sort des sentiers battus, plein de fausses pistes avec deux acteurs excellents : Slimane Benouari et Lyes Salem. Huitième retour également sur la Croisette et en compétition des frères Luc et Jean-Pierre Dardenne avec «Le Jeune Ahmed », avec au compteur deux Palmes d’Or, pour «Rosetta» (1999) et «L’enfant». (2005).

De notre correspondante
Dominique Lorraine
Cette fois «Les Frères» débarquent avec dans leur besace «Le Jeune Ahmed», un ado de 13 ans, qui vit dans un quartier populaire de Liège. Ahmed (Idir Ben Addi) est endoctriné par un Iman «twaiwan» au point de rejeter sa mère, qui de surcroît ne porte pas de foulard, et, pour le même prix, l’enseignante, Madame Inès, qui l’a guéri d’une dyslexie, mais qu’il projette, malgré cela, de la tuer, parce qu’elle se proposait d’enseigner l’arabe, par la chanson !
Après sa première tentative contre l’enseignante, Ahmed est placé dans un centre de déradicalisation, une ferme, où il va devoir réfléchir sur la gravité de son geste, (la mort étant pour lui une «piqure de moustique»)…
Dans cette ferme, il va devoir confronter ce qu’il croit être sa foi à l’éveil de son désir pour une jeune adolescente. «On a fait un film qui essaye de prendre la mesure de ce qu’est la radicalisation religieuse, on n’a pas cherché à trouver les raisons pour lesquelles Ahmed est radicalisé. On fait du cinéma, on n’écrit pas un livre de psychologie sociale sur le radicalisme», ont expliqué les réalisateurs. La caméra, toujours en mouvement, suit les déambulations d’Ahmed, emprisonné dans un système de pensée qui l’éloigne des autres. Et donc il ne se départira jamais. N’empêche que le scénario est bien trop ténu et parfois invraisemblable. Comment un jeune garçon qui commence juste à apprendre l’arabe peut prononcer des sourates à tout bout de champ pour justifier chacun de ses actes. Les frères Dardenne se sont emparés d’un sujet grave, ce qu’ils appellent «le djihadisme de proximité» sans pour autant convaincre tout à fait. «Nous avons été profondément marqués par les attentats qui, entre autres, ont ensanglanté la France et la Belgique. Il n’a jamais été question pour nous de mettre en scène les préparatifs ou la réalisation d’attentats spectaculaires de ce genre, mais de nous intéresser à une sorte de djihad de proximité, «domestique», tout aussi signifiant sur notre époque que ceux perpétrés contre Charlie Hebdo ou le Bataclan». A force de pétrir toujours la même pâte, un personnage désespéré qui sort du droit chemin, les réalisateurs belges, semblent peiner à se renouveler. On ne retrouve plus la vivacité de «Rosetta», par exemple. Saluons toutefois la performance du jeune acteur, Idir Ben Addi, qui fait avec ce film des débuts très convaincants.
«Abou Leïla»,
un film sombre dans un contexte impossible
«Abou Leïla» d’Amin Sidi-Boumediene a été présenté à la Semaine de la critique en présence de toute l’équipe du film et longuement ovationné. Un film choc, audacieux qui sort des sentiers battus, plein de fausses pistes avec deux acteurs excellents : Slimane Benouari et Lyes Salem. Algérie, 1994. S. et Lotfi, deux amis d’enfance, traversent le désert à la recherche d’Abou Leila, un dangereux terroriste.
La poursuite semble absurde, le Sahara n’ayant pas encore été touché par la vague d’attentats. Mais S., dont la santé mentale est vacillante, est convaincu d’y trouver Abou Leila.
Lotfi, lui, n’a qu’une idée en tête : éloigner S. de la capitale. Pourtant, c’est en s’enfonçant dans le désert qu’ils vont se confronter à leur propre violence.

Amin Sidi-Boumediene : «J’ai voulu faire un film algérien qui parle
à tout le monde»
Amin Sidi-Boumediene obtient en 2005 son diplôme en réalisation à Paris au CLCF. Son premier court-métrage, «Demain, Alger ?» a été sélectionné dans de nombreux festivals à travers le monde. «L’Île», son second court-métrage, a gagné le Prix du meilleur film au Festival d’Abu Dhabi. Il fait en 2014 son troisième court «Serial K.», projeté aux journées Cinématographiques de Béjaia. Son premier long-métrage, «Abou Leila» tourné en Algérie, est présenté à Cannes. «À travers ce premier film, j’ai eu envie de parler du terrorisme en Algérie dans les années 1990. Au lieu de me lancer dans une chronique sociale et politique, j’ai choisi de ne pas poser de marqueurs temporels pour mieux m’exprimer d’un point de vue philosophique et humain, du coup plus universel. Je n’utilise pas de signes clairs sur l’époque pour éviter les clichés. L’histoire va dans les fondements de la violence et du terrorisme, en évitant une approche frontale. Le mot islam n’est jamais prononcé pour éviter les lieux communs face à une actualité qui change, tout comme les idéologies. «Abou Leila» est un film sombre qui s’inscrit dans un contexte impossible, un film métaphorique avec plusieurs niveaux de lecture, que j’ai essayé de faire cohabiter. D’où son côté baroque. Le scénario repose sur la relation d’amitié qui unit les deux protagonistes. D’un côté, il y a le grand frère protecteur ; de l’autre, le personnage principal d’une très grande fragilité. La partie «road-movie» et la seconde partie dans laquelle on ne distingue plus la réalité du rêve ou de l’hallucination, sont habitées par les mêmes intentions artistiques. C’est à dire une progression émotionnelle plutôt que narrative. On suit les phases des métamorphoses du personnage qui prend conscience de son traumatisme, et que la fin libère. On voit le monde à travers ses yeux. Il n’a pas réussi à maitriser sa douleur, sa violence et s’est inventé Abou Leila, ce MacGuffin grâce auquel je peux dire ce que je voulais. On attend beaucoup de choses du cinéma qui vient du Maghreb, c’est pourquoi, j’ai voulu faire un film algérien qui parle à tout le monde.»n