A la veille de la célébration de la Journée internationale des droits des femmes, célébrée chaque année, le 8 mars,
Radio « Voix de femmes », en collaboration avec l’association « Femme en communication », recentre le débat sur
le droit primordial à la vie, en organisant le 3 mars dernier une rencontre-débat sur les féminicides en Algérie,
à travers les divers aspects juridique, sociologique et psychologique.

Cette rencontre a été marquée par les interventions d’Amel Hadjadj, féministe et militante pour les droits humains et membre du Journal féministe algérien, Wassila Hamdi, psychologue clinicienne, spécialiste en psychotrauma, titulaire d’un master en psychocriminologie et profilage, Khadidja Boussaïd, sociologue de l’Urbain, chercheure permanente au CREAD/Université Alger 2, et Nafissa Lahrache de l’Association femme en communication.
D’emblée, la problématique des statistiques sur le nombre de féminicides commis en Algérie a été posée par la militante. Ainsi, elle a relevé l’absence de chiffres officiels en mettant en exergue le travail militant de la plateforme numérique « Féminicide DZ », qui recense les féminicides et mène des enquêtes pour donner des visages à ces chiffres. Soulignant que, selon cette plateforme, l’Algérie a enregistré en 2020, 54 féminicides et, depuis le début de l’année 2021, 9 féminicides à la date du 2 mars.
Pour la militante Amel Hadjaj, les derniers chiffres des féminicides englobant les statistiques de la Gendarmerie nationale et de la Sûreté nationale, remontent à 2012 et s’élèvent à 261 à travers l’Algérie.
Elle souligne à ce sujet que «l’absence de chiffres sur les meurtres commis contre les femmes complique davantage la situation. Si les parties concernées donnaient des chiffres annuels exhaustifs, cela aiderait les militantes qui plaident depuis plusieurs années pour une loi-cadre contre les violences faites aux femmes. Cela montrerait également l’ampleur du fléau ». Enchaînant que «c’est pour cela qu’il faut que les médias, militants et société civile se mobilisent pour dénoncer ces crimes crapuleux contre les femmes », précise la militante.

Mobilisation citoyenne pour dénoncer les féminicides
La militante est également revenue sur le mouvement des associations féministes pour dénoncer les féminicides. Le premier rassemblement dénonçant les féminicides et la violence contre les femmes s’est déroulé en 2015 dans la capitale. L’année 2016 a marqué, quant à elle, le deuxième rassemblement, avec la particularité d’être organisé dans plusieurs grandes villes, à Alger, Oran, Constantine et Béjaïa, pour dénoncer le meurtre de Djamila Merabet. La dernière marche organisée pour dénoncer les féminicides est celle du 8 octobre dernier, dans les villes d’Alger, Béjaia et Oran, suite à l’assassinat de la jeune Chaima. Ce qui caractérise cette marche est l’appel « à la responsabilité collective, celle de toutes les composantes sociales, pour lutter contre les féminicides»
Elle souligne que depuis 2020, les associations de défense des droits des femmes se sont mobilisés sur les réseaux sociaux pour mener des campagnes de sensibilisation et dénoncer le harcèlement et la violence que subissent les femmes au quotidien. Le travail des associations a surtout porté sur les moyens de trouver et proposer des mécanismes de solutions en amont afin d’instaurer un cadre juridique qui puisse protéger les femmes contre toutes les formes de harcèlement et de violence. Qu’elles soient morales ou physiques et évidement contre la forme ultime de la violence : « Etre assassinée du fait d’être femme ». Un travail de longue haleine qui a mené à la promulgation de lois qui criminalisent la violence contre la femme, mais dont la clause du pardon demeure un piège pour les plaignantes. La militante souligne, toutefois, que le travail se poursuit pour que le féminicide soit reconnu dans la législation algérienne « comme un crime contre la femme parce que c’est une femme ».
Par ailleurs, l’intervenante a également souligné l’impact négatif des mesures de confinements suite à la pandémie de la Covid-19 où, en absence de statistiques fiables, les associations ont enregistré une augmentation des violences car les victimes étaient enfermées avec leur bourreau et n’avaient aucune échappatoire. Une situation d’autant plus difficile pour les femmes violentées qui n’avaient aucun refuge car parmi les dommages collatéraux de cette pandémie, il y a eu également la décision de la fermeture des foyers d’accueil des femmes en détresse.
Elle a, à cet effet, lancé un appel aux autorités concernés pour la création d’un mécanisme d’urgence pour que les victimes puissent sortir de cet engrenage infernal avec un soutien efficace de l’Etat. Amel Hadjadj a également mis en garde certains médias qui font la promotion de la violence contre les femmes en valorisant les femmes qui expriment leur compréhension face à la violence contre les femmes et en justifiant cette violence par le respect des codes sociaux désuets où la femme qui se soumet à la violence des hommes de sa famille et de ses proches est une femme digne. Ce type de médias œuvre ainsi au nom de la liberté d’expression à culpabiliser les femmes qui dénoncent la violence à leur encontre et encore plus grave, les stigmatisent pour faire de l’audience.

Le « féminicide », un fait social à criminaliser
De son côté, Khadidja Boussaïd, sociologue de l’Urbain, chercheuse permanente au Centre de recherche en économie appliquée pour le développement, a d’emblée souligné que le féminicide est spécifique à l’humanité. Les chercheurs universitaires ont prouvé que cela n’existe pas dans le règne animal avec comme constat que « le féminicide n’est pas un fait de nature mais un fait de culture ». Par conséquent, c’est « un fait social construit autour du paradigme de la domination et de la hiérarchisation entre les sexes ».
La sociologue explique également que le terme «féminicide » en tant que définition scientifique et criminelle, qui se compose des deux mots « homicide et féminin », est apparu en 1992, avec la sociologue Diane Russell une criminologue dans le cadre des premières enquêtes sur les meurtres contre les femmes aux Etats-Unis. Ainsi dans le cas d’hommes qui menacent et tuent des femmes, le féminicide est «un meurtre à caractère misogyne, méprisant et qui s’inscrit toujours dans la domination et la soumission des femmes», explique Khadidja Boussaïd. Elle met toutefois en exergue que dans le langage courant, le féminicide est toujours classé dans les faits divers, ce qui « banalisent les meurtres des femmes, et il n’y a pas de définition pénale du féminicide ». Elle ajoute à ce sujet qu’« un fait devient social quand il est récurrent. C’est le cas du féminicide en Algérie même s’il est souvent considéré comme un fait divers ».
Elle a également énuméré les types de féminicides qui sont répertoriés par l’ONU Femme, notamment les meurtres suites aux violences conjugales, les meurtres inhérents au trafic humain ou le trafic d’émigration clandestine et les crimes d’honneur. La sociologue est également revenue sur la problématique de l’absence totale de données qui permettraient aux chercheurs d’étudier les éléments qui entourent le féminicide et aller au fond du problème.
Toutefois, elle souligne que « si on se base sur les chiffres rapportés par la plateforme Féminicide Dz, la tranche d’âge des femmes victimes de féminicide est de 15 à 84 ans », expliquant que « cela démontre que l’âge n’est pas déterminant, mais bien le genre. Ces femmes ont été tuées du fait qu’elles sont des femmes». Khadidja Boussaïd met également en exergue que très souvent les meurtriers sont des personnes très proches de la victime, à savoir le père, le frère, l’époux ou encore l’ex-fiancé. Concluant que « cela révèle que la famille est l’espace central de la construction de la violence ».

L’aspect pathologique de la violence envers les femmes
Pour sa part, Wassila Hamdi, psychologue clinicienne, spécialiste en psycho-trauma, explique que le féminicide est l’aboutissement d’un long parcours de violences. La violence verbale, la violence physique, la pression psychologique et bien d’autres agressions précèdent le meurtre. La psychologue clinicienne explique également que « la femme qui continue de subir cette violence au quotidien et qui peut mener au meurtre, c’est parce qu’elle est sous l’emprise de son bourreau psychologiquement et socialement ».
Elle souligne le poids de la société dans la confusion de la perception de ces hommes violents et qui « justifie le comportement pathologique. Ainsi celui d’un paranoïaque est souvent interprété comme étant un homme soucieux. Un psychopathe qui élève la voix, on dit souvent que c’est de la virilité, que c’est un dur, « redjla». Wassila Hamdi explique que ces interprétations sont courantes particulièrement chez les femmes, alors que le plus souvent on est face à des personnalités pathologiques».
Elle estime que la solution est actuellement de mener des campagnes de sensibilisation auprès des femmes pour les informer sur ces différents profils pathologiques, notamment sur les profils des pervers-narcissique qui ont des techniques de manipulation bien rodées pour isoler et violenter la femme psychologiquement et physiquement en toute impunité.

Absence de lois-cadres
C’est cette problématique d’impunité sous-jacente, faute de lois cadres et de mécanisme de prévention et d’accompagnement des femmes violentées que la présidente de l’Association femme en communication Naffissa Lahrech pointe du doigt. Elle rappelle le long combat des femmes algériennes, en déclarant qu’«en 2007, nous avons proposé une loi-cadre contre les violences faites aux femmes. La loi-cadre n’a pas été acceptée et on nous a proposé un amendement dans le Code pénal ». Expliquant qu’« on s’est dit c’est mieux que de ne rien obtenir, seulement on nous a piégées avec la clause du pardon qui fait tomber les charges contre l’époux si la femme lui pardonne ». Elle souligne dans ce sillage l’importance de la mobilisation pour dénoncer les violences en affirmant que « le projet de la loi-cadre est resté bloqué pendant un an au niveau du Sénat. Après un féminicide à M’sila où il y a eu une énorme mobilisation de la part de la population locale, le dossier est enfin passé. Il faut que la pression soit à tous les niveaux si on veut se faire entendre ».
Nafissa Lahrech met également en exergue le manque de centres d’accueil pour les femmes victimes de violences. Ainsi beaucoup de femmes ne dénoncent pas leurs agresseurs car elles n’ont pas où aller et n’ont pas de revenus. Un manque d’accompagnement qui est également relevé par la militante Amel Hadjaj qui rappelle que c’est une des propositions des recommandations publiées par l’Association des femmes pour un changement pour l’égalité. Elle précise à ce sujet : « Nous avons demandé à ce que des auberges soient construites sur tout le territoire national et accueillent des femmes en danger quel que soit leur statut matrimonial. Et allouer un budget pour la gestion de ces établissements pour qu’ils ne soient pas contraints de fermer par manque de moyen.»
Lors du débat qui a suivi les différentes interventions, le soutien à l’indépendance des femmes a également été mis en avant afin de les aider à sortir de la spirale de la violence. A ce sujet, Amel Hadjaj précise que le taux de chômage global est de 10% pour les hommes et 20% pour les femmes, soulignant que « le manque de revenu laisse la femme toujours dépendante d’un membre de son entourage ».
Au final, les intervenantes ont clamé d’une même voix l’importance de la construction d’une société basée sur le respect des femmes et des hommes et que toutes les bonnes initiatives sont les bienvenues pour la construction d’une société basée sur les notions de respect et où la femme est reconnue en tant que citoyenne à part entière.