Le troisième roman de Fayçal Chehat, intitulée «le Dépossédé», a été récemment publié par les éditions Al Bayazin. Dès les premières pages, le lecteur est plongé au cœur de cette histoire palpitante dont la lecture se fait d’une traite.

Le roman s’ouvre sur une prise d’otages qui se déroule lors de la journée symbolique du 4 Juillet 1964, à la veille de la célébration du deuxième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. C’est dans une fermette isolée, au cœur de la plaine de la Mitidja, à quelques encablures de Blida, dans une ville-garnison, qu’un drame va se tisser au fil des pages. Le personnage principal Ali Sabria, originaire de l’Ouarsenis, ancien moudjahid, résistant farouche durant la guerre de libération nationale et originaire d’une région montagneuse stigmatisée par les affres du colonialisme, prend en otage le fringant capitaine Karim Zaouche. Ali a réussi à le ligoter à une chaise, sous la menace d’un revolver. Dès cet instant, maniant avec subtilité le suspense, l’auteur emporte le lecteur dans les dédales de l’esprit tourmenté de l’ancien maquisard qui relate ses souvenirs depuis son enfance dans les montagnes, en passant par son voyage au Caire où il découvre le militantisme nationaliste, mais aussi ses premiers émois d’homme découvrant les plaisirs de la chair. Il poursuit en partageant ses souvenirs avec son otage en relatant son incorporation forcée dans l’armée coloniale, l’horreur des batailles de Monte Cassino, son insoumission et le sanglant combat qu’il a mené aux côtés de ses frères de l’Armée de libération nationale et son emprisonnement dans la funeste prison de Maison-Carrée. Une fois l’indépendance célébrée, l’homme meurtri par tous ses combats, se faisait une joie de retrouver sa femme et ses filles et de pouvoir enfin vivre dans une Algérie libérée et ambitieuse. Mais, les désillusions remplacent rapidement les espoirs d’Ali, qui découvre avec amertume les dérives totalitaires des militaires algériens, qui ont accaparé le pouvoir et les richesses d’un pays fatigué et rendu exsangue par sept années de guerre. «Cette Algérie qui est chevillée à son corps est en train de prendre des chemins douteux et dangereux. Ali n’a pas mis beaucoup de temps à comprendre que les nouveaux seigneurs de guerre n’ont fait que prendre la place des anciens maîtres et qu’une nouvelle nuit, dont il devine la violence, s’apprête à recouvrir les espoirs du peuple algérien», souligne-t-on dans le quatrième de couverture.
Face à ce douloureux constat, celui qui était prêt à sacrifier sa vie pour libérer sa patrie du joug de l’oppresseur s’insurge contre la spoliation de tout un peuple par une poignée d’hommes. Malgré une situation confortable, possédant sa propre ferme, respecté en tant qu’ancien combattant et une vie prospère grâce à son savoir-faire en tant qu’ébéniste, la révolte enfle de plus en plus dans son cœur et son esprit, jusqu’au jour où Karim, incarnant les nouveaux despotes, ose demander la main de sa fille. C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres et, dès lors, «tout s’effondre autour d’Ali qui se sent violé, dépossédé des fruits de sa lutte et de celle d’un peuple martyr. Pour lui, l’heure de solder les comptes de la trahison a sonné».
Dans les dernières pages et dans une ultime tirade, il lance à Karim qui a tenté de le sermonner que «le peuple algérien, fatigué par une lutte sans fin, est aujourd’hui un peuple dépossédé ! Les générations qui arrivent sont dépossédées de leur avenir ! Je suis dépossédé des fruits d’une vie consacrée à la lutte pour la dignité et la justice. Je suis dépossédé de mes belles illusions». Après deux jours et deux nuits de haute tension, dans cette ferme encerclée par une centaine d’hommes armés jusqu’aux dents, dépêchée de la caserne pour sauver leur capitaine, le roman se clôture sur une fin inattendue qui marque les esprits et qui laisse un goût d’amertume face à tant de lucidité et où préserver l’espoir devient l’ultime combat.

Un écrivain passionné par l’Algérie
L’auteur qui magne avec dextérité la plume, dans un style fluide et palpitant est, à la base, journaliste de profession. Il est né et a vécu en Algérie jusqu’à l’âge de 20 ans où il part en France pour poursuivre des études. Après des études supérieures à l’Institut français de presse, il commence par collaborer au mensuel de l’Amicale des Algériens en France, avant d’opter pour le statut de journaliste indépendant. Son dada, après l’écriture, c’est le sport. Il collabore à plusieurs périodiques et notamment Révolution et Afrique football en France, BBC Fast-track en Angleterre, Agence Dumas en Belgique, Soccer Digest, Calcio 2002 et Extra au Japon.
De 1992 à 1999, il crée et dirige la Lettre mensuelle du sport africain (janvier 1992- Octobre 1999). Durant cette période, il créé un autre mensuel, Lettre des musiques et des arts africains, qui deviendra de 1998-2002 Africultures. Depuis 2016, il dirige un site spécialisé dans le sport arabe «2022MAG», en référence au prochain Mondial du Qatar.
Chehat a publié en Algérie «le Livre d’or du sport algérien : 1962-1992» (éditions Anep, Alger, 1993) et récemment «la Fabuleuse histoire du sport algérien» en 4 tomes. Imprégné par l’histoire de ses parents engagés politiquement dans la lutte de libération, l’Algérie est au cœur de ses romans dont il revisite l’histoire à travers des personnages qui ont certainement existé. La période qui le passionne est celle qui correspond «à l’agonie, dit monde colonial, et aux premiers pas de l’après-indépendance». Son premier roman, «Hommes perdus au pays du cul du diable», est paru en 2000 aux éditions Paris-Méditerranée. Son deuxième, chez Acoria éditions «Celle qui n’aimait pas les hommes». Après ses deux premiers romans édités en France, il publie son troisième roman en Algérie aux éditions Al Bayazin, abordant cette période de la première année de l’indépendance. L’éditeur souligne dans sa présentation que «c’est durant ces années, entre chien et loup, que s’est dessiné vraiment le destin de son pays. Un destin fait de belles espérances, en partie trahies, de bruits et de fureurs».n