Alors que les nouvelles sur la propagation du nouveau coronavirus en Algérie annonçaient de nouveaux cas de contamination confirmés et quatre décès, le ministère des Affaires religieuses a appelé à « l’allègement des prières » et à la « nécessité de prendre les précautions et les mesures préventives pour éviter la propagation du virus ». Le département du ministre Belmehdi insiste également sur l’interdiction aux personnes présentant des « symptômes de cette maladie ou d’autres maladies similaires telle que la grippe, de fréquenter les lieux publics, notamment les mosquées, pour ne pas contaminer les autres personnes ».
« Les mosquées ne sont pas à l’abri des dangers de ce virus », a ajouté le ministère, affirmant que « la présence des enfants, des femmes et des personnes âgées et malades, est interdite dans les mosquées lors de la prière du vendredi et autres prières collectives ». « En ces circonstances, les bien-portants peuvent prier dans leurs maisons avec les membres de leurs familles », a ajouté le communiqué.
Pour certains, le message de précaution des Affaires religieuses est clair : soyez prudents y compris dans les affaires de Dieu parce que Dieu ne veut que du bien à ses créatures! De plus, nulle contrainte en religion, pourraient-ils ajouter. Pour d’autres, ce message-là est l’archétype du discours sibyllin, par rapport au risque de contamination chaque jour revue à la hausse par nos autorités sanitaires et qui pourrait tourner au problème de sécurité nationale.
Pour ceux-là, ce discours veut tout dire et ne rien dire en même temps. A leurs yeux, ses auteurs, les responsables du culte dans le pays, n’entendent tout simplement pas prendre leurs responsabilités comme c’est fait dans d’autres pays musulmans : fermer les mosquées et conseiller sans détour aux gens de pratiquer leur religion dans leurs foyers en attendant que le mal cesse.
Entre les deux, on observe surtout combien la question religieuse est très sensible en Algérie et peut générer soit des incompréhensions soit des attitudes conflictuelles dans une société où toute réflexion de déroger au dogme ou perçue comme telle est suspecte.
Pourquoi ? Cette loi du soupçon n’est pas étrangère à l’histoire politique algérienne et à la nature d’un système qui s’est arrangé pour susciter à son égard la plus grande des méfiances comme on le voit bien avec le Hirak aujourd’hui. Ses représentants ontologiques ou occasionnels – ceux-là pour des raisons de sauvegarde de l’Etat, pourrait-on dire – peuvent dire toutes les vérités du monde, ils auront du mal à se faire entendre et croire.
Le religieux, un terrain concurrentiel
Dans notre pays, par ailleurs, le religieux est un marché ! Au sens où les offres non officielles qui nous ont déjà valu une « guerre civile » dans les années 1990 ne manquent et sont susceptibles de faire concurrence à celle incarnée par l’Etat dont les « services » ou les institutions, si l’on préfère, souffrent du même rejet que le système auxquels ils sont automatiquement associés. Et sont, donc, perçus par beaucoup d’Algériens non plus comme une autorité religieuse, bonne conseillère de ce qu’il faut ou ne pas faire, mais comme un instrument de contrôle.
La posture, pour ces institutions religieuses, est de rester pour cette raison dans le « médian » ou dans l’entre-deux : dans l’incitation – à ne pas se rendre dans les mosquées qui sont réellement des lieux de rassemblement propice à la contamination – plutôt que dans l’injonction. Les plus indulgents parleront de raison, une catégorie que l’Islam, au passage, valorise à plus d’un titre. « Si vous apprenez l’existence de la peste en un lieu, n’y entrez point ! Et si la peste apparaît dans un lieu, où vous vous trouvez, n’en sortez point ! », rapporté par al-Boukhári et Mouslim selon un hadith authentique…
Le choix du conseil et non pas de l’incitation à ne pas se rendre aux mosquées pourrait être modifié dès lors qu’on affirme que la réunion de la commission ministérielle « demeure ouverte » en perspective de « fatwas adéquates au développement de la situation ».
Il s’expliquerait toutefois, pour l’instant, par la peur de heurter le croyant lambda conséquente à l’absence d’une véritable légitimité théologico-intellectuelle similaire à celle d’Al Azhar en Egypte par exemple et qui ferait l’unanimité même si celle-ci n’existe pas totalement depuis que l’islamisme sous toutes ses formes et chapelles a bouleversé les affaires du culte.
Elle se comprendrait aussi par le souci de ne pas créer chez ce croyant lambda, majoritaire, le malaise à penser que dans certaines situations même en religion, censée protéger de tout puisqu’elle renvoie à Dieu qui décide des vies comme de tout, il y a nécessité de se prémunir. En religion, comme en politique, cela s’appelle l’évitement.<