Les vacances anticipées, et surtout longues, imposées aux élèves des trois paliers de l’Education nationale, ainsi que le renvoi des épreuves du bac et du BEM au mois de septembre prochain à cause du Coronavirus, posent la problématique de l’accompagnement psychologique des élèves dans cette situation cruciale et inédite. Fatima-Zohra Sebaa-Delladj explique, dans cet entretien, ce qu’il y a lieu d’entreprendre avec les écoliers, leur dire et conseiller en pareilles circonstances afin d’amortir les méfaits de cette rupture d’avec le milieu scolaire et ce qu’elle induit comme distanciation pédagogique.

Reporters : Le report des examens du bac et du BEM pour le mois de septembre prochain a vite posé la problématique du suivi psychologique des élèves pendant toute cette période qui les éloigne de l’école. Comment appréhendez-vous cette situation pour le moins inédite ?
Fatima-Zohra Sebaa-Delladj : Cette situation est effectivement inédite, mais cela ne doit pas nous bloquer et nous empêcher d’avancer. Des initiatives peuvent voir le jour et des propositions avancées afin d’y remédier. Pour les élèves en fin de cycle moyen et secondaire, la période ainsi allongée doit leur permettre de mieux préparer leur examen. Encore faut-il pouvoir les aider à voir le bon côté des choses. En d’autres termes, mettre en exergue les aspects positifs de ce report. Les programmes étant assez chargés, c’est l’occasion pour eux de revenir plus sereinement sur les cours déjà dispensés depuis le début de l’année. Reste le problème des cours non encore entamés et là le ministère doit trancher ce qui sera examiné pour que tous les élèves aient les mêmes chances. Maintenant, certains élèves, surtout ceux ayant déjà des difficultés scolaires, il faut les dépister, les suivre et les soutenir. Pour eux, une présence différente dans les établissements peut être possible, à condition qu’elle soit bien cadrée, en accord avec les parents et tout en respectant les gestes barrières. Des groupes d’une dizaine d’élèves dans une classe pendant deux heures pour des cours de soutien devraient être envisagés. Pour tous les autres élèves, le soutien au sein des familles est primordial : des parents, mais aussi des enfants plus âgés peuvent apporter leur aide. Pour les familles ne pouvant assurer ce soutien à domicile, assez nombreuses malheureusement, il s’agit d’envisager d’autres voies, mais toujours dans le respect des obligations sanitaires.

Quelle recette pour éviter les méfaits psychologiques de ce report sur la préparation des élèves de classes d’examen ?
Il n’y a pas de recettes. Ce serait trop facile. D’ailleurs ce terme, issu du registre culinaire, est banni du vocabulaire de la psychologie. Chacun fait ce qu’il peut avec les moyens qu’il a. Néanmoins, les parents devraient, dans les foyers, assurer la scolarisation au moins au niveau de sa forme. Je m’explique : maintenir la temporalité scolaire (moins rigide, mais continue). Discuter avec les enfants en leur expliquant la situation et leur proposer d’arrêter ensemble un programme pour tous les jours de la semaine (reprendre les grandes lignes de leur emploi du temps scolaire). L’enfant ne doit pas rester sans activité, favorisant par cette passivité des situations d’angoisse, mais doit suivre un programme qu’il aura lui-même choisi. Le rythme scolaire doit être maintenu, même s’il est un peu plus allégé. Ainsi, l’adolescent sera encadré et contenu. Son ressenti est important et c’est pour cela qu’il faut l’aider à verbaliser, à parler de ses craintes et à se confier. Bien entendu à des parents (ou grands frères et sœurs) qui feront preuve de tolérance et de compréhension dans un climat non anxiogène. Faire montre de disponibilité par l’écoute, de façon constante et patiente, est souvent la meilleure « recette » pour atténuer les méfaits psychologiques de ce report.

Pour les élèves du primaire âgés entre 6 à 12 ans n’y aurait-il pas risque que cet éloignement des bancs de l’école –depuis la mi-mars et qui s’étalera jusqu’à septembre – n’instaure chez eux un désir de rupture (divorce) avec l’école ?
Il est bien entendu que ce risque existe pour certaines catégories d’élèves. Comme les élèves en zone rurale et ou pour les filles notamment. Il s’agit de le prévenir en réfléchissant à des mesures à mettre en place dans les familles et dans les établissements potentiellement plus exposés. Tout en gardant en tête les spécificités de la situation sécuritaire. Il est possible de continuer à renforcer le lien ombilical avec les écoles en organisant des visites, étalées dans la semaine, où les enfants reverraient leur classe et leur enseignant pendant un laps de temps déterminé. Avec les précautions nécessaires qu’impose la situation sanitaire. Il suffit d’une bonne organisation, avec des adultes responsables. Cela dit, un semestre entier de déscolarisation est une situation tout à fait nouvelle. Et les risques de « décrochage » sont réels. Notamment pour certaines catégories d’élèves. C’est pour cela que leur intéressement permanent, par divers moyens, à l’apprentissage scolaire, doit constituer une priorité, non seulement pour les familles mais également pour les autorités publiques. Le ministère de l’Education nationale devrait d’ores et déjà songer à des cellules de réflexion pluridisciplinaires ayant pour objet ces risques de décrochage scolaire, sous leurs différents aspects. Les décrochages effectifs comme les décrochages passifs.

Nos établissements scolaires sont-ils bien outillés en ressources humaines qualifiées pour assurer un tel travail psychologique imposé par cette situation d’urgence sanitaire ?
Il est évident que nous ne sommes pas outillés pour faire face à cette situation. Mais le plus grave, c’est de ne pas en tirer les leçons. Nous savons maintenant que nous aurons des difficultés à l’avenir avec certains enfants et adolescents. Six mois dans la vie d’un enfant, c’est énorme en termes de développement intellectuel. Même si on sait qu’un enfant est toujours en situation d’apprentissage, celui-ci doit être consolidé, bien orienté et se faire dans un climat psychologique assurant la confiance en soi et dans les autres. On sait maintenant que l’école, au sens traditionnel du terme, n’est plus la source unique dispensant le savoir, d’autres possibilités sont à exploiter. Beaucoup d’études en psychologie ont montré les différences entre les processus d’apprentissage et les processus d’acquisition. Dans une classe, les enfants sont en présence d’enfants de leur tranche d’âge, ils ne sont pas seuls face à leur enseignant mais au milieu d’un groupe de pairs avec et par qui ils consolident leur connaissance (émulation, encouragement…). Un précieux mélange entre l’affect et l’intellect en quelque sorte. Mais cette situation d’urgence sanitaire fausse quelque peu les cartes. Les « ressources humaines qualifiées pour un tel travail psychologique » » ne sont pas nécessairement domiciliables dans les établissements scolaires uniquement. Les cellules de prise en charge pluridisciplinaires dont j’ai parlé peuvent opérer également en externe. Le problème est que ces cellules elles-mêmes doivent être formées, mises en place, bien réparties géographiquement, avant d’être opérationnelles. Ce qui est certain en tout cas, c’est que ce travail de réflexion et de prise en charge doit être entrepris dans l’immédiat.

Loin de l’éducation, des études indiquent qu’un confinement de plus de dix jours peut causer des syndromes de stress post-traumatique. Est-ce vrai de votre point de vue ?
Les effets du confinement ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Cela va dépendre de l’âge, du genre, des conditions socioéconomiques, etc. Maintenant pouvons-nous vraiment parler de confinement dans notre pays ? Les mots normalement associés à la notion de confinement sont isolement, enfermement, quarantaine, distanciation… Est-ce réellement le cas chez nous ? Les gens sortent de leurs domiciles, certains enfants sont dans les rues et juste un seuil horaire est fixé pour le retour chez soi. Il s’agit donc de relativiser la notion de confinement. Dans ces conditions, je ne pense pas que le confinement soit source de stress post traumatique, mais ce sont l’absence d’activités habituelles et de leurs repères balisant comme l’école, le lieu de travail, ayant des fonctions structurantes qui peuvent impacter le mental de l’individu. Surtout si consécutivement à ce changement, les ressources baissent ou disparaissent occasionnant une dégradation des conditions matérielles qui ne vont pas sans influer sur le mental ou le psychologique. A ce propos, il est utile d’attirer l’attention des parents sur les explications fournies aux enfants concernant la présence du coronavirus à l’extérieur du domicile familial. Parler « d’un monstre » à l’extérieur, ou de personnes dangereuses qui font du mal, c’est favoriser le risque de développer chez l’enfant une phobie sociale sous forme de peur extrême du dehors et des autres. Une phobie qui laissera des séquelles traumatiques.

Les personnes en détresse psychologique sont-elles les plus vulnérables dans une situation de confinement ?
Les personnes en détresse psychologique sont vulnérables quelle que soit la situation. A ce propos, il s’agit de ne pas oublier les personnes en situation de maltraitance (les enfants et les femmes) qui, en période de confinement, se retrouvent face à leur bourreau de manière continue. Ailleurs, le constat a été fait de l’augmentation nette de cas de violences conjugales et familiales. Qu’en est-il chez nous ? Comment les prévenir ? Comment les prendre en charge ? Questions auxquelles nous devons apporter des réponses en tant qu’autorités publiques, citoyens et société dans sa globalité. Ces questions ne doivent plus être de l’ordre du tabou. La loi de 2015 sur les violences conjugales les a d’ailleurs sorties du domaine privé. Nous parlions précédemment des élèves, et il ne faut pas oublier les élèves avec des besoins spécifiques sur le plan mental et physique. Quel soutien apporter aux parents au vu de cette crise sanitaire qui complique beaucoup les choses. Tous ces aspects essentiels ne doivent pas être dilués ou éludés par la dimension médicale de cette crise sanitaire. Les détresses psychologiques nombreuses et multiformes sont partie intégrante de cette situation de crise qui les exacerbe.

Les départements de psychologie de l’Université algérienne se sont-ils penchés sur l’étape confinement et ses implications ? Que nous révèlent ces études ?
Il est encore trop tôt pour parler de résultat d’étude. Mais la mission d’un chercheur consiste justement à émettre des hypothèses et les vérifier. Les laboratoires et centres de recherche en sciences sociales, notamment, devraient d’ores et déjà lancer des enquêtes, mêmes localisées, sur cette période assez particulière que nous vivons. D’ailleurs, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a déjà demandé aux enseignants chercheurs et chercheurs de proposer des axes de recherche prioritaires sur la question. Il est donc nécessaire d’y répondre, de conjuguer nos efforts et d’avancer. L’éloignement physique de l’université ou des lieux de recherche ne doit pas empêcher la réflexion. Il existe maintenant des moyens permettant de mener ou de poursuivre des études à distance. Vous avez parfaitement raison de soulever cette question, car les implications, non seulement du confinement, mais de toute cette situation insolite tant sur le plan sanitaire que social, doit concentrer tous les efforts, sur le plan scientifique et académique, pour sa compréhension et son interprétation. Et ce n’est pas seulement l’affaire des départements de psychologie, mais de l’ensemble des sciences sociales et humaines.